suite de "Un plan pour Charlotte, 1"

« Charlotte, tu m’écoutes ? Mais qu’est-ce que… C’est le projet des Vidal que tu dessines là ? »

L’adolescente sursauta violemment. Depuis combien de temps était-elle penchée sur son plan, à le corriger, à le reprendre depuis le début ? Après avoir lu l’intégralité des documents qui l’accompagnaient, elle avait rapidement compris que les enjeux d’une maison écologique comme celle-là la dépassaient probablement et qu’elle manquait cruellement de connaissances, mais il lui était aussi apparu que, même sans tout maîtriser, elle pouvait trouver des solutions judicieuses à certains problèmes pratiques, simplement en pensant la disposition des lieux autrement. Elle leva les yeux sur l’horloge suspendue au mur au-dessus du fauteuil de l’architecte et eut un nouveau sursaut : cela faisait plus de deux heures qu’elle était concentrée sur son travail !

L’architecte s’était levé et, penché au-dessus d’elle, il observait à présent ses croquis avec la plus vive attention. Mortifiée, Charlotte, les yeux baissés, n’avait plus qu’un désir : jeter cette pile de feuilles et leur contenu absurde dans la corbeille à papier, y mettre le feu et disparaître.

« C’est vraiment bien, reprit finalement l’ami de son père, la voix songeuse, il ne m’était pas venu à l’esprit d’agencer les pièces ainsi. Tu as vraiment du talent, tu sais ? En plus je vois que tu as reporté les dimensions sur ton nouveau plan, c’est très propre, très précis. Tu as déjà eu l’occasion de travailler sur ce genre de plans ?

- Non, répondit l’adolescente d’une voix qui tremblait d’une émotion nouvelle, j’ai… Ça m’a juste semblé logique, c’est tout. »

 

Dès cet instant, le regard que portait sur elle son maître de stage changea totalement. De la fille perdue qu’il avait accueillie par charité et qui servait de potiche dans son bureau, elle était devenue une élève à qui il avait aussi soif de transmettre son savoir qu’elle avait soif de le recevoir.

Ce soir-là, en rentrant chez elle, Charlotte emporta plusieurs ouvrages prêtés par l’architecte qu’elle avait bien l’intention d’étudier durant la longue soirée qui s’annonçait auprès de son père inconsistant. Celui-ci, à travers son regard vitreux, remarqua tout de même les livres et demanda à sa fille, de sa voix pâteuse, de quoi il s’agissait. Voir Charlotte avec d’autres livres sous le bras que ses manuels scolaires était assez inhabituel pour que le fait parvienne à traverser les épaisses brumes de l’alcool.

L’adolescente faillit répondre, consciente que cela faisait deux fois que son père tentait de s’intéresser à elle ces derniers jours et qu’elle devait peut-être y voir un signe d’amélioration de son état. Cependant, elle n’était pas encore certaine de ce qui lui arrivait. Bien sûr, elle avait peut-être découvert sa passion, comme son cousin ou sa meilleure amie, mais elle connaissait aussi bon nombre de gens de son âge qui se passionnaient pour quelque chose de façon fulgurante pendant quelques jours, puis qui l’oubliaient totalement pour passer à un autre centre d’intérêt. Comme elle n’avait jusqu’à présent jamais été saisie de passion pour rien, comment pouvait-elle être certaine, après seulement quelques heures, quelle faisait partie de la véritable catégorie des passionnés, et non de celle des butineurs ?

Non, si elle devait annoncer à son père qu’elle voulait devenir architecte et que le simple fait de s’assoir devant les prémisses d’un plan de construction la remplissait d’une joie indicible, alors qu’elle n’avait plus rien échangé d’autre avec lui depuis des mois qu’un « bonjour » ou un « bonne nuit », il fallait qu’elle en soit sûre.

 

La fin de semaine passa à une vitesse étourdissante et Charlotte, qui n’avait aspiré durant sa première journée de stage qu’à retrouver son collège, se sentit profondément déprimée quand elle comprit que c’était ce qui l’attendait juste après le week-end. Son maître de stage, sentant en son élève autant de talent que de passion ardente, lui avait expliqué à quel point ses années de lycée allaient être déterminantes pour la suite de ses études. Il l’avait conseillée sur les options à choisir lors de son entrée en première, lui avait assuré qu’il l’aiderait à trouver une bonne école quand elle sortirait du lycée et qu’il existait des bourses pour qu’elle puisse y entrer quels que soient ses revenus, lui avait proposé de la revoir régulièrement pour lui permettre de continuer à se former auprès de lui, mais il semblait à l’adolescente qu’il existait un gouffre de temps tellement immense entre son année de troisième et le jour où elle pourrait réellement commencer ses études d’architecture qu’elle ne parviendrait jamais à le franchir.

Elle passa le début de son samedi enfermée dans sa chambre, entre ses livres et son ordinateur, à se gaver de nouvelles connaissances sur l’architecture. Mais, vers midi, lorsqu’elle découvrit que son père, vautré dans le canapé du salon, embaumait déjà le whisky, elle prit soudain conscience de son envie de partager son bonheur avec lui et, en même temps, du fait qu’elle ne pourrait rien partager du tout tant qu’il serait réduit à cet état de loque. Il était temps qu’elle prenne les choses en main.

plan