théâtrePiste d'écriture: une pratique qui forme et/ou transforme

 

Quelle idée il avait eu d'aller s'inscrire à ce cours de théâtre !

Sa femme et ses enfants s'étaient moqués de lui :

–        A ton âge ? ils vont bien rigoler à la MJC.

–        Tu vas pouvoir jouer à être le Roi Lion, lui dit son fils de 6 ans.

Comme si à 50 ans on n'avait plus le droit de rêver, d'aller voir ailleurs, au-delà de cette vie bien réglée, confortable certes, plaisante même ;

Il était lui-même étonné d’être allé au bout de cette démarche.  D'avoir fait un pas de côté,

C'est vrai qu'il aimait aller au théâtre, se plonger dans des univers fictifs, mais jamais il n'avait imaginé passer de l'autre côté du rideau rouge. Jamais il n'oserait se montrer, s'offrir à un public inconnu.

Chacun son métier, lui était informaticien, pas comédien.

 

Il avait fallu la provocation de sa jeune sœur, un jour où elle était arrivée un peu échevelée, les yeux brillants et les joues rouges, pétillante de gaieté,

-          Je sors de mon cours de théâtre, je me suis éclatée, tu devrais venir avec moi, tu es triste et gris comme un jour sans pain.

Et voilà comment depuis, chaque mardi, il rejoignait la MJC.
Il lui était plaisant de retrouver ce groupe un peu disparate où il n'était certes pas le plus jeune. Mais finalement au fil des séances chacun avait trouvé sa place, s'était exercé à rire et à pleurer, à mimer les situations et les sentiments les plus divers. Il régnait dans ces ateliers une belle empathie et s'il y arrivait avec ses habits d'informaticien, il en ressortait avec un costume de clown.

Ses collègues qui ignoraient tout, le trouvaient changé, plus blagueur.

A la maison sa femme le charriait.

-          Tu es un vrai gosse ! Tu ne tiendras jamais l'année.

Et c'est vrai qu'il avait gagné en légèreté, en bonne humeur

 

Vint la fin de l'année et la présentation du spectacle, la présentation publique du spectacle :

            Monter sur scène,

            Se découvrir, s'exposer,

            Ne pas avoir peur du ridicule,

            Ne pas oublier le texte,

            Se lâcher…

Ce fut un grand moment, de frousse !

Une frousse qui lui serrait le ventre, bien plus violente que celle ressentie avant certaines réunions professionnelles pourtant chargées de plus d'enjeux.

Sur scène, dans le noir, dans un coin du plateau il attendait le moment. Son moment : un monologue de quelques minutes où il ferait vivre un personnage en plein burnout.

Les lumières s'éteignirent, le projecteur fut sur lui. Il n'oublierait jamais la lumière bleue qu'il reçut en pleine figure.

 Il prit une grande respiration et prononça sa première réplique :

                        « Je m 'emmerde ! »

Une fraction de seconde de silence, de noir et la salle explosa de rire.

Une vague de grelots déferla sur lui comme une tempête, le cueillit à l'estomac, monta dans sa gorge, il eut les larmes aux yeux et des clochettes dans les oreilles,

Une immense émotion le porta tout le long de son texte, dans une énergie qu'il sut être communicative.

Dans les bravos nourris qui suivirent, il distingua sa femme et ses enfants qui applaudissaient, hilares.

Il l'avait fait ! Jusqu'au bout !

Il eut envie de leur tirer la langue.

Un vrai gosse !