Présenter un personnage à travers une liste

Pistes d’écriture :

Utiliser la liste, ou l’énumération, pour présenter un personnage ou une époque de sa vie, « de biais ».

Soit via une vision empathique, subjective, à travers ses préoccupations envies, habitudes, et ce qu’il fait, ou veut faire. On entre dans sa tête, dans ses ressentis.

Soit via une vision plus surplombante, on analyse davantage le pourquoi de ses actions et pensées, le contexte, l’histoire.

La liste : ce peut être une liste que dresse le personnage, ou à laquelle il doit se conformer. Exemples typiques : liste de courses, ou listes de choses à faire.

L’énumération : le personnage est en action, et on décrit ce qu’il fait, ou prévoit de faire. Par exemple, faire sa valise.

Autre piste : quel est l’intérêt de faire des listes, de les suivre – ou de ne pas les suivre ?

 

Texte exemple :

Avec l’aide de Nicole, Rosemary acheta avec son propre argent deux robes, deux chapeaux et quatre paires de chaussures.

Nicole s’aida pour ses achats d’une longue liste couvrant deux pleines pages et acheta par ailleurs les articles exposés dans les vitrines. Tout ce qu’elle aimait sans en avoir besoin elle-même, elle l’acheta pour faire cadeau à ses amis. Elle acheta des perles de couleur, des coussins de plage pliants, des fleurs artificielles, du miel, un lit d’ami, des sacs, des écharpes, des psittacules[1], des objets miniatures pour une maison de poupée et trois mètres d’une étoffe nouvelle de couleur écrevisse. Elle acheta une douzaine de costumes de bain, un alligator en caoutchouc, un jeu d’échecs en or et en ivoire pour le voyage, de grands mouchoirs de lin pour Abe, deux vestes en chamois couleur bleu drapier et buisson ardent d’Hermès – elle acheta toutes ces choses, pas du tout comme une courtisane de haut vol aurait pu acheter de la lingerie et des bijoux, qui sont après tout l’équipement requis par sa profession et une manière de garantie contre le chômage, mais d’un point de vue tout autre.

Nicole était le produit de beaucoup d’ingénuité et de travail. C’était pour elle que des trains commençaient leur couse à Chicago et parcouraient le ventre rond du continent jusqu’en Californie ; pour elle que les fabriques de chicle[2] crachaient leur fumée et que les courroies de transmission poussaient dans les usines maillon après maillon ; pour elle que des hommes malaxaient du dentifrice dans de grandes vasques et remplissaient des flacons de bains de bouche à partir d’une barrique en cuivre ; pour elle que des filles se hâtaient de mettre des tomates en conserve au mois d’août ou travaillaient comme des bêtes dans les supermarchés la veille de Noël ; pour elle encore que les métis indiens s’épuisaient au travail dans les plantations de café au Brésil et que des rêveurs se voyaient dépouillés de leurs droits sur les nouveaux tracteurs qu’ils avaient inventés (…) Elle illustrait des principes très simples, puisqu’elle portait en elle-même sa propre mort, mais elle les illustrait si parfaitement qu’il y avait de la grâce dans sa manière de le faire et Rosemary n’allait pas tarder à l’imiter.

F. Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, 1934.

Commentaire : Nicole Divers est une riche Américaine, qui fait une expédition dans les magasins du Paris des années 1930. Cette description « illustre éloquemment en quoi les gens riches diffèrent des autres », commente David Lodge à qui j’ai emprunté son exemple (David Lodge, L’Art de la fiction, Rivages Poche n°630).

Fitzgerald ne reproduit pas la liste de deux pages, mais crée une impression de prodigalité. Le caractère composite de son énumération met en lumière la nature non utilitaire des achats de Nicole. Des choses banales et bon marché (les perles colorées), des objets familiers (le miel) sont associés dans le plus grand désordre à des objets fonctionnels (le lit), des jouets de grand prix (le jeu d’échec en ivoire et or), des vêtements de marque (Hermès) à des frivolités (l’alligator en caoutchouc). La liste n’obéit à aucun ordre logique, elle ne possède aucune hiérarchie de prix, d’importance ni aucun groupement des articles selon un quelconque principe. En fait, Nicole va très vite au-delà de la liste qu’elle a emportée et achète tout ce qui la séduit. Elle manifeste une personnalité et un tempérament généreux, impulsifs, amusants et sensibles à la beauté, même si par certains aspects ils sont sans rapport avec la réalité. Sensation d’amusement à lire.

Faisant contrepoids à cette liste d’objets, on trouve cependant une autre liste, « celle des êtres de l’exploitation desquels dépend la fortune héritée de Nicole, et cette liste provoque une réaction inverse de la précédente. Nicole est une sorte de marchandise elle-même, produit du capitalisme industriel, au coût disproportionné. » commente D. Lodge.

Ce qui m’a frappé pour ma part, est que les 2 listes ne procèdent pas du même point de vue : dans le 1er et le 2e paragraphe, le regard est empathique, l’auteur entre dans la subjectivité de Nicole, on s’amuse avec elle, on ne la juge pas. Cela bascule lorsqu’on en arrive à « la courtisane de haut vol », et le paragraphe suivant s’éloigne de l’expérience de Nicole, pour analyser tout ce qui a été nécessaire à cette amusante frénésie d’achats. Analyse quasi marxiste. Interrogation écologiste aussi, curieusement moderne. Nous aussi, aujourd’hui, nous trouvons souvent pris dans cette contradiction, avec une interrogation de plus en plus prégnante sur ce que nous consommons, achetons, et comment (et sur ce que nous pouvons y mettre, car nous ne sommes pas, comme Nicole, tous millionnaires !)

Quoi qu’il en soit, nous rentrons dans un regard qui s’éloigne du personnage, l’analyse et l’objective.

Ce sont deux façons de décrire intéressantes. Regard proche, empathique ou subjectif ; regard éloigné, dans lequel le personnage devient un sujet d’étude.

 

 

 



[1] Ce sont des oiseaux au plumage vert, qui vivent du sud-est asiatique au nord de l'Australie. Visuellement, ils ressemblent à des perruches.

[2] Gomme qui provient du latex blanc du sapotillier Sapota achras P. Ivanoff, d'origine d'Amérique centrale et du Sud. C'est la matière utilisée traditionnellement dans le chewing-gum.