Piste d'écriture: quand le hasard s'impose dans votre vie

hasard

Le mot que Karine préfère dans la langue française est sans nul doute le mot “hasard”. Pour elle, la vie n’est faite que d’heureux hasards qui s’enchaînent les uns aux autres. Depuis son enfance elle porte un regard positif sur ce qui lui arrive, et a une grande confiance en elle comme dans les gens en général. S’en remettre au hasard est ce qui la guide. Elle n’a pas de projets bien définis et donne l’impression de se laisser aller au gré de ses envies et rencontres. Bonne élève, elle réussit facilement en classe : “Le hasard”, dit-elle en haussant les épaules. “J’ai eu de la chance”. “J’ai des facilités”. “J’ai une bonne mémoire”. Jamais elle ne met en avant le travail fourni, sa persévérance, les heures qu’elle passe parfois pour comprendre un cours difficile et faire ses devoirs, car évidemment tout est fruit du hasard.

A quinze ans maintenant Karine aimerait bien tomber amoureuse, rencontrer un grand amour comme c’est déjà arrivé à certaines de ses copines. Friande de leurs récits elle s’imagine ce qu’elle aurait fait à leur place et ce qu’elle ferait si… Mais le hasard ne s’est pas encore manifesté et comme il fait bien les choses elle attend patiemment, cherche autour d’elle des signes qui la mettront sur la voie d’une rencontre de hasard… Qu’un jeune la regarde du coin de l’œil en feignant de ne pas l’avoir vue et elle se dit que peut-être… Ou bien qu’un joli blond vienne s’asseoir près d’elle dans le bus, et elle pense aussitôt que le hasard décidément est avec elle. Mais lorsque le jeune homme se lève sans la regarder et qu’elle ne le revoit plus jamais, elle pense que le hasard a peut-être aussi besoin de chance, et qu’elle en aura une autre fois.

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Pour Jérôme au contraire il n’y a pas de hasard, ou il n’est de hasard que malheureux. Rien ne doit être laissé au hasard ; il faut prévoir, soupçonner, quadriller. Avec de telles croyances il se vit en permanence entouré de dangers, et tout signe (et il en perçoit beaucoup !) est signe qu’un malheur le guette ; ou que quelqu’un, quelque part, le suit, le voit, et certainement lui veut du mal.

Alors pour contrer les mauvais sorts que certains lui jettent (il n’a confiance en personne), il invente sans cesse des méthodes auxquelles il semble vraiment croire et qui le rassurent. La principale est celle des nombres pairs. Tout pour lui, doit marcher avec des nombres pairs. Les nombres impairs sont maléfiques. Ainsi, même lorsqu’il est seul à table chez lui, il met deux couverts. Quand il ferme une porte il la rouvre aussitôt pour pouvoir la fermer une deuxième fois. Il donne toujours deux tours de clé. Monte-t-il un escalier, il compte intérieurement les marches, et s’il arrive à un nombre impair, il redescend la dernière pour la remonter aussitôt et avoir ainsi son compte de nombres pairs. On l’imagine aisément enfiler deux pulls plutôt qu’un ; monter, descendre et remonter dans un bus ; serrer la main deux fois… Ce qui le fait passer au mieux pour un original, au pire pour un malade ou un fou. Évidemment dans le milieu étudiant où il évolue il s’attire beaucoup de quolibets, et les moins généreux d’entre eux font semblant de lui jeter des sorts, renforçant ainsi sa tendance aux tocs et à la paranoïa. 

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Karine, Jérôme : deux manières de vivre avec le hasard. Ces deux-là ne se sont jamais entendus, jamais fréquentés, jamais supportés.

 Christiane Köberich, novembre 2020

Illustration tirée du site: Hasard wallpapers | Hasard stock photos (wallpaperstock.net)