Piste d'écriture: quand le hasard s'impose...

florie tasse café (2)

Tout semble très ordinaire ce matin-là quand je dépose Lola à l’école. Cette année, elle est rentrée au primaire et elle n’en est pas peu fière, à peu près autant qu’elle l’est du joli cartable rose que je lui ai acheté pour l’occasion. Cela fait un mois à présent, mais elle a l’air toujours aussi cérémonieuse lorsqu’elle l’extirpe de la voiture et le hisse sur ses épaules menues.

Je m’accroupis devant elle et dépose un gros bisou sonore sur sa joue tendre. Elle m’embrasse en retour, se dégage doucement de mes bras et s’élance au pas de course en direction de ses copines en me criant : « Bonne journée, maman ! »

Je n’ai pas le temps de lui répondre, elle est déjà trop loin. Les autres enfants de son âge aiment tenir la main de leur maman jusqu’à la grille, parfois même exigent-ils qu’elle les accompagne encore un peu à l’intérieur de la cour. Les autres enfants de son âge ne souhaitent pas une bonne journée à leur mère, c’est plutôt l’inverse qui est sensé se produire, non ?

Malgré tout, je souris et l’observe encore un peu avant de me détourner et de me remettre au volant de ma petite voiture ; Lola se sent bien à l’école, cela ne fait aucun doute et pour moi, c’est tout ce qui compte. La solitude et la peur se referment autour de moi comme un étau, mais cela ne la concerne pas, elle est bien à l’abri derrière les grilles.

 

Normalement, il ne me faut pas plus d’un quart d’heures pour rentrer à la maison. J’ai pris un peu de retard, mais j’ai encore largement le temps d’arriver avant qu’il ne se réveille. Je roule calmement, je regarde la route défiler en respirant profondément. J’ai besoin de faire le plein d’oxygène tant que je le peux encore. Brusquement, je vois des voitures à l’arrêt devant moi et je freine. Une longue file de véhicule est immobilisée sur la route sans que je ne puisse apercevoir l’origine du problème. Mon pouls s’accélère légèrement, mais je tente de garder mon calme. Ce n’est peut-être rien, nous allons pouvoir repartir dans un instant.

Mais les voitures devant la mienne ne bougent pas d’un centimètre et je vois les minutes commencer à défiler sur mon tableau de bord, chacune d’elles serrant un peu plus le nœud qui s’est formé dans mon estomac.

Dix minutes à présent ; cette fois, c’est certain, je suis en retard. Il s’est levé, ne m’a pas trouvée à la cuisine et il doit commencer à bouillonner.

Enfin, après encore cinq longues minutes, la file des voitures commence à s’ébranler. D’abord lentement, au compte-gouttes, puis avec plus de fluidité, la circulation reprend. Un peu plus loin, après un léger virage, j’aperçois enfin la cause de l’embouteillage : deux voitures se sont, semble-t-il, heurtées de plein fouet. L’état des carrosseries et les débris de verre sur le bitume devraient m’horrifier à l’idée de l’état des passagers, mais tout ce que je ressens à cet instant, c’est une sourde colère. Ces gens ne pouvaient-ils pas faire attention ? A cause d’eux, je vois déjà s’amonceler les sombres nuages dans le ciel qui semblait si bleu de cette journée ordinaire. Et puis je longe les ambulances, les véhicules des pompiers et de la police et je suis saisie d’une terrible bouffée de honte et de culpabilité. Il y a peut-être eu des morts, et moi je leur en veux de s’être rentrés dedans… Je sens un goût amer dans ma bouche, je suis prise de nausée et j’accélère pour me soustraire au spectacle.

 

Lorsque j’ouvre la porte de notre pavillon, je suis assaillie par l’odeur du café et du pain grillé et une sueur glacée me recouvre l’échine. Pourtant, je ne recule pas ; au contraire, j’avance tout droit vers la cuisine où je trouve David attablé devant son petit déjeuner avec son regard des plus mauvais jours.

Dès qu’il m’aperçoit, il bondit sur ses pieds.

« Tu étais où ?

— Il… Il y a eu un accident sur la route…

— Ta gueule ! Je m’en fous de tes conneries ! J’ai un boulot de dingue et tout ce que je demande, c’est que tu me fasses gagner quelques minutes de sommeil en me préparant mon petit déjeuner. C’est si compliqué ? Tu ne glandes rien de toute la journée pendant que je bosse, mais faire couler un café et griller des tartines, c’est trop pour toi ! »

Son visage est cramoisi, ses yeux brillent d’un éclat terrifiant. Il saisit sa tasse de café à moitié pleine dans une main si crispée que je me demande comment la porcelaine n’explose pas entre ses doigts, il boit une gorgée et projette la tasse dans ma direction. J’ai le réflexe d’esquiver, une vieille habitude, et la tasse s’écrase sur la porte du frigo derrière moi.

« Et on peut savoir pourquoi tu es habillée comme une pute ? »

Machinalement, je baisse des yeux honteux sur ma tenue, même si je sais très bien ce que j’ai mis ce matin : une jupe en daim qui arrive aux genoux et un petit pull noir avec un col au ras du cou. Poings serrés, David s’avance vers moi. Il écume d’une rage que j’ai appris à reconnaître et que je ne cherche plus à comprendre depuis bien longtemps. J’en suis responsable, c’est tout ce que je sais.

« Tu me rends la vie impossible ! Je m’occupe de toi, je te paie tout ce dont tu peux rêver, mais il faut encore que tu trouves le moyen de me pourrir l’existence, au lieu d’être reconnaissante ! »

Sa voix commence à dérailler dans les aigus et il s’avance encore. Je sais quelle va être la suite et je lève les bras pour me protéger le visage. Si j’essaie de me sauver, ça ne fait qu’attiser davantage ce feu qui l’anime, j’en ai déjà fait l’expérience. Alors j’attends seulement que ça passe, en souhaitant de toutes mes forces que ça passe vite.

Surtout, ne pas le regarder, ne pas le provoquer. Je fixe mes bottines noires, je tremble mais je ne dis plus rien. Peut-être va-t-il réaliser que, si je l’ai déjà mis en retard en ne lui préparant pas son petit déjeuner, se défouler sur moi ne fera que lui faire perdre plus de temps. Je me répète ce genre de choses chaque fois, comme un mantra, comme si ça pouvait me protéger… Mais ça ne me protège jamais.

Le coup tombe, à l’arrière de mon crâne, là où je ne m’abrite pas de mes bras ; un coup de poing si violent que des centaines d’étoiles se mettent à danser devant mes yeux.

Je m’effondre en avant et mon arcade sourcilière heurte le coin de la table. Deuxième douleur, plus puissante encore que la première, nouvelles étoiles dans les yeux… J’aimerais m’évanouir, mais j’ai l’impression que mon corps m’a été livré sans cette option. Je l’ai souhaitée si souvent, ces dernières années, cette déconnexion qui me permettrait de ne rien sentir et de ne rien penser pendant quelques instants, mais ça ne m’est jamais arrivé.

Je suis à terre, à plat ventre, la tête tout contre les pieds d’une chaise. Il me donne un coup de pied dans les côtes qui me coupe le souffle, puis il quitte la cuisine et je l’entends monter à l’étage.

Je suis incapable de me relever, ou je crois plutôt que je n’en ai pas la volonté. Je reste là, la joue sur le carreau froid, à contempler des miettes de pain qui se courent après et en songeant qu’il faudra que je passe le balai avant qu’il rentre ce soir. Je sens quelque chose de chaud et humide couler dans mon œil et sur ma joue mais cela m’importe peu pour l’instant. Qu’il parte, qu’il parte sans repasser par la cuisine, c’est tout ce que je désire. Ensuite, je m’occuperai des détails.

 

J’entends dans ma tête les voix lointaines des rares amies qu’il me restait encore, après la naissance de Lola, les rares que David n’avait pas encore réussi à faire fuir, qui me disaient que je devais partir, que ça ne pouvait plus durer. Je leur répondais toujours qu’elles ne pouvaient pas juger, qu’il allait changer, que je le savais, qu’il avait juste besoin de temps, qu’il avait beaucoup souffert pendant son enfance, qu’il fallait bien admettre que je n’étais pas quelqu’un de facile à vivre et que je comprenais qu’il perde son sang-froid… Aujourd’hui, même elles ne sont plus là. C’est moi qui les ai fait fuir, moi qui ai toujours persisté, envers et contre tout, à défendre mon mari. Et s’il m’arrive encore, dans ce genre de moments, d’envisager la fuite, le quitter, quitter la maison, tout plaquer pour me mettre à l’abri, l’image de ma fille vient aussitôt s’imposer à mon esprit et me rappeler que je ne peux pas partir, que je ne le pourrai jamais. Lola aime son père, et son père l’aime ; il ne lui a jamais fait de mal, à elle. C’est moi le problème, moi et uniquement moi. C’est à moi de faire mieux, pour que les choses s’arrangent. Jamais je ne pourrai être assez cruelle pour détruire la famille de ma fille, elle a besoin de nous, et de nous ensemble.

 

Enfin, j’entends claquer la porte d’entrée et je respire à nouveau. Je me lève avec précaution. Je mets une poche de glace à l’arrière de mon crâne où une grosse bosse a déjà commencé à pousser, je désinfecte mon arcade et y mets un pansement, puis je m’occupe de ramasser les débris de la tasse devant le réfrigérateur et d’éponger le café.

Je repense aux quelques miettes que j’ai aperçues sur les carreaux et je vais chercher le balai. M’absorber dans les tâches ménagères m’aide à expulser ma nervosité et à me vider la tête.

J’entreprends donc un grand ménage de la cuisine. Après le sol, je passe aux plans de travail, puis aux étagères des placards.

 

Soudain, la sonnette de la porte d’entrée me fait sursauter violemment. Une panique irrationnelle me saisit un instant avant que je ne parvienne à reprendre mes esprits. Il est au travail, il ne peut pas revenir à cette heure-là. Et puis, il ne sonnerait pas, de toute façon. Mais qui donc peut venir me voir, moi, la recluse ? Depuis le jour où David m’a surprise en train d’échanger quelques mots cordiaux avec le facteur, celui-ci a reçu ordre de laisser les colis à l’extérieur, devant la porte et il ne se l’est pas fait répéter deux fois.

Partagée entre appréhension et une légère excitation, je me dirige lentement vers la porte. Le temps que je l’atteigne, la sonnette a déjà tintinnabulé une seconde fois.

J’entrouvre la porte et glisse un œil dans l’embrasure. Un jeune homme, environ vingt-cinq ans, se tient de l’autre côté. Il a un visage avenant, de grands yeux noisette à l’air innocents, quelque chose de romantique dans la courbure des lèvres et des cheveux blonds roux qu’il a visiblement eu beaucoup de mal à discipliner avec un peu trop de gel. J’ouvre un peu plus largement la porte et il m’observe d’un regard circonspect, sans dire un mot.

« Bonjour, vous désirez ? »

Mais le garçon ne dit toujours rien. Il me regarde de haut en bas, comme s’il cherchait quelque chose et que, décidément, ce qu’il avait en face de lui n’y correspondait pas.

« Tu es… Vous n’êtes pas… Excusez-moi, je… Bonne journée. »

Et sur ces paroles étranges, il fait volte-face et se dirige vers sa voiture, qu’il a garée un peu plus loin le long du trottoir.

Interdite, je reste un moment sur le pas de la porte. J’ai une soudaine envie de le rappeler, mais je me morigène aussitôt ; David détesterait ça.

Je referme finalement la porte, mais je me précipite malgré moi vers la fenêtre qui se trouve un peu plus loin sur le même mur et je glisse un œil derrière le voilage.

L’inconnu n’est toujours pas parti. Arrivé à sa voiture, il fait brusquement demi-tour, marche jusqu’à notre boîte aux lettres, l’étudie avec attention. Puis il retourne à sa voiture, ouvre sa portière, la referme et marche cette fois jusqu’au bout de la rue, sans doute pour en vérifier le nom sur le panneau.

Il revient, fait un nouvel aller-retour entre sa voiture et notre boîte aux lettres…

Il se tourne vers la maison et nos regards se croisent. Il m’a vue l’épier derrière mon rideau et je me sens profondément idiote. Il n’a pas l’air malveillant, il a juste l’air terriblement perdu.

Finalement, je retourne à la porte, l’ouvre et interpelle le jeune homme.

« Eh, monsieur ! Vous cherchez quelque chose ? Je peux peut-être vous aider ? »

Il semble surpris, presque inquiet, mais il me rejoint.

« Vous êtes bien Sarina Dalbert ?

— Oui, c’est moi.

— Ce n’est pas… Est-ce que vous m’avez donné rendez-vous hier soir, sur Meet-You ? »

Il a posé la question du bout des lèvres, comme s’il faisait un aveu de culpabilité. Stupéfaite, je le dévisage. Je dois afficher une expression assez comique, car son visage s’éclaire d’un petit sourire.

« C’est vraiment très bizarre. Est-ce que je peux… Je voudrais vous montrer quelque chose. Est-ce que je peux entrer ? »

Non, bien sûr que non ! Personne n’entre ici. Et surtout pas quand j’ai une bosse à l’arrière du crâne, un pansement sur le visage et quelques bleus pas encore estompés sur la mâchoire ou la pommette.

« Oui, d’accord. »

Je m’efface pour le laisser passer, referme la porte derrière lui. Je lui indique le salon d’un geste vague et file faire couler du café dans la cuisine.

J’ai l’impression d’agir sous hypnose, je ne contrôle plus rien et une part de moi me hait furieusement pour ce que je suis en train de faire, mais c’est trop tard à présent.

***

suite: Un profil au hasard, 2