*** Suite

florie caféchocolat

Je rejoins l’inconnu dans le salon et le trouve assis dans un fauteuil, en train de manipuler son téléphone portable.

Je dépose un plateau avec nos cafés et quelques carreaux de chocolat sur la table basse mais il ne semble pas vraiment le remarquer.

« Regardez, » me dit-il en me tendant son smartphone.

Perplexe, je prends l’objet et examine l’écran.

C’est une conversation sur l’application de rencontre Meet-You, entre un certain Renard07 et une certaine Sarinalove. Mais ce qui me saute aussitôt aux yeux, c’est la photo de la fille : c’est moi, moi il y a quinze ans, avant ma rencontre avec David. Je suis en bikini rouge, je souris à l’objectif, l’air taquin. Je me souviens parfaitement de ce cliché, il a été pris pendant nos vacances entre copines à la Grande Motte. Je lis la conversation pour tenter de comprendre. Elle est très longue, s’étale sur plusieurs jours et l’inconnu, un peu embarrassé, me dit de surtout regarder la fin. Après des échanges plutôt passionnés, Renard07 et Sarinalove décident de se rencontrer. Elle dit qu’elle vit seule chez elle et lui propose de venir. La date du rendez-vous, c’est aujourd’hui, à dix heures et demie. L’adresse qu’elle donne, c’est la mienne. Et le nom qu’elle donne, c’est le mien, Sarina Dalbert.

Je suis abasourdie. Je me sens presque aussi étourdie que lorsque j’ai reçu un coup de poing, il y a un peu moins d’une heure. Je n’utilise pas internet, David ne veut pas que je touche à l’ordinateur. Et puis, qu’est-ce que j’en ferais ? J’ai un vieux téléphone qui me sert uniquement à envoyer et recevoir des appels et des SMS. Quant à m’imaginer m’inscrivant sur un site de rencontre, j’en éclaterais presque de rire.

J’étais plutôt branchée, pourtant, avant de me marier. J’aimais beaucoup les réseaux sociaux. Cette photo à la plage, il est fort probable que je l’aie postée sur Facebook un jour. Mais c’est loin tout ça. Comment est-ce que quelqu’un a pu y avoir accès ?

 

« Je… Je vous promets que ce n’est pas moi. Comment est-ce que c’est possible ? »

Un instant, j’ai peur. Ce type doit penser que je suis le genre de femmes à poster des photos de moi plus jeune pour attirer des jeunots en dissimulant mon âge véritable ; une cougar, comme on dit. Je sais que je n’ai jamais rien fait de tel, mais la simple idée qu’il puisse le croire me submerge de honte. Et puis, maintenant qu’il a compris qu’il a été dupé, il ne doit pas être ravi. Je suis seule, je ne connais aucun de mes voisins, David y a veillé. Si cet inconnu veut me faire payer ma traîtrise, il peut le faire en toute impunité. Mais ce n’est pas vraiment cela que je redoute ; les coups, j’en ai l’habitude. Il possède une manière bien plus terrible de se venger : tout dévoiler à mon mari. Je sens que mes mains se mettent à trembler et j’ai envie de me jeter à ses pieds, de pleurer, de le supplier pour qu’il parte et m’oublie.

 

« Ne vous inquiétez pas, madame. J’ai compris que vous n’y êtes pour rien. »

Son regard est franc et plein de douceur. Il a dû percevoir ma panique, car sa voix est celle que l’on utilise pour rassurer les enfants.

« En fait, ça m’a paru assez évident dès que vous avez ouvert la porte. Disons que je n’en suis pas à mon coup d’essai, avec Meet-You et ça m’est déjà arrivé de me faire avoir. Vous savez, une fille pas très gracieuse qui utilise la photo d’une pin-up pour se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. On voit bien au premier regard qu’elle a menti quand elle ouvre la porte, mais elle, elle essaie encore de vous embrouiller, elle fait tout pour que vous restiez… Ouais, j’ai déjà connu ça. Mais vous, c’était pas ça du tout. J’avais plutôt l’impression que vous n’attendiez personne et que vous n’étiez pas franchement ravie de voir quelqu’un débarquer. Du coup, j’ai trouvé ça bizarre. Je voulais juste repartir, mais il me semble que vous avez le droit de savoir que quelqu’un utilise votre identité. »

Les émotions se succèdent à une vitesse folle dans mon esprit fatigué. Je suis saisie d’une brusque envie de le serrer dans mes bras quand il me dit qu’il sait que ce n’est pas moi, je me sens absurdement vexée quand il évoque les filles pas très gracieuses,   je vibre d’une juste et sainte indignation quand il parle des femmes malhonnêtes sur internet, je ressens un profond embarras quand il dit qu’il lui a semblé que je ne voulais voir personne et, enfin, une terrible angoisse quand il parle de quelqu’un utilisant mon identité.

« Vous êtes en train de dire que c’est quelqu’un qui se fait passer pour moi ? Mais à quoi bon ? Je veux dire, à quoi ça sert de draguer des gens sur un site de rencontre et de les envoyer chez moi ? »

Je me rends compte que je me suis mise à enfiler du chocolat dans ma bouche carreau après carreau et à le mâcher frénétiquement, alors je me contrains à croiser mes mains sur mes genoux.

« Ça arrive, sur internet. En fait, il paraît même que ça arrive assez souvent. Et parfois, ça ne sert à rien. C’est juste, vous savez, par malveillance. Des petits cons… Euh, excusez-moi. Je veux dire des gars qui n’ont rien à faire de leur vie, qui s’amusent à récupérer des infos sur quelqu’un et à s’en servir pour rigoler un peu.

— Pour… rigoler ? Parce que vous trouvez ça marrant, vous ?

— Pas vraiment, non. Je vous signale que si ça n’est pas très drôle pour vous de voir débarquer un inconnu que vous n’avez jamais invité chez vous, ça n’est pas tellement plus amusant pour moi d’avoir éprouvé une certaine affection pour une Sarina qui est en réalité probablement un mec en train de se palucher derrière son écran en lisant mes réponses… Hum, excusez-moi. »

Un peu gêné, il prend sa tasse de café et la porte à ses lèvres pour se donner une contenance. Je l’observe, touchée. N’importe quel gamin de son âge serait sans doute parti en courant. Lui, il a pris le temps de venir me parler. Je trouve ça bien ; et il y a aussi cette petite chose enfouie au fond de moi qui trouve tout simplement que ça fait du bien de discuter avec quelqu’un en buvant du café dans son salon.

«  Est-ce qu’il y a quelque chose que je peux faire pour retrouver celui qui a usurpé mon identité ?

— Il faut porter plainte. Honnêtement, ils en reçoivent tellement que je ne sais pas s’ils mènent encore des enquêtes sérieuses à chaque fois, mais en tout cas, c’est la seule chose à faire. Je vais vous envoyer les captures d’écran de toutes les conversations que j’ai eues avec ce faux profil, ça pourra peut-être vous aider. »

Porter plainte ? Non, non, je ne peux pas faire ça. Si je porte plainte, les flics viendront ici poser des questions, ils voudront peut-être même interroger mon mari. Et David ne cherchera pas à comprendre. Il décrètera que je suis forcément coupable, et alors…

« Vous voulez bien me donner votre numéro de téléphone, pour les captures ? »

Je sors mon vieux machin de ma poche. Je supprimerai les photos dès que je les aurai reçues, mais je ne peux pas refuser son aide. Sans prévenir, le jeune homme se met à rire, un rire chaud que je trouve plaisant et qui semble illuminer le salon.

« Euh, excusez-moi Sarina, mais je ne pense pas que votre vieille bécane puisse recevoir mes captures d’écran. Pourquoi est-ce que vous avez un machin pareil ? Enfin, ça n’est pas grave. J’irai voir la police, si vous voulez, pour leur montrer. Mais il faut d’abord que vous portiez plainte, sinon mon témoignage ne servira à rien. Tenez, je vous donne mon numéro. Dès que vous serez allée au commissariat, vous m’appelez ou vous m’envoyez un texto, comme ça je pourrai aller leur montrer le faux profil. »

Il sort un morceau de papier de sa poche, je crois que c’est un ticket de caisse, prend un stylo abandonné sur la table et griffonne quelque chose avant de me le tendre. Puis il se lève et se dirige vers la porte.

« Merci beaucoup pour le café, c’était très bon. Et désolé du dérangement. »

Il me tend la main, je la serre et je lui ouvre la porte.

« Et vraiment, portez plainte, Sarina. Faites-le. C’est grave, ce qu’on vous a fait. »

 *** Suite: Un profil au hasard (3)