Une fois seule, je jette un œil au bout de papier que j’ai gardé serré en boule dans le creux de ma main. D’une petite écriture régulière, le garçon a noté son numéro, suivi de son prénom : Lucas. Ainsi, Renard07 s’appelle Lucas… Je déchire le papier en dizaines de petits confettis et je le jette dans la poubelle de la cuisine.

Evidemment, je ne porterai pas plainte. Evidemment, je ne rappellerai jamais Lucas.

 

Deux jours passent sans incident notable, si l’on omet le coup de coupe-papier que David me donne dans la main un soir pour me punir d’avoir classé le dernier courrier des impôts alors qu’il en avait encore besoin.

Le troisième jour, à peu près à la même heure où Lucas a sonné il y a, me semble-t-il, une éternité de cela, la sonnette de la porte d’entrée retentit à nouveau. Angoissée, je vais ouvrir. Est-ce que c’est mon usurpateur qui vient finalement me trouver pour en finir avec moi ? Est-ce que c’est la police, prévenue par Lucas, qui vient mettre son nez dans mon foyer ?

Mais c’est Lucas lui-même qui se tient sur le seuil. Il a moins de gel dans les cheveux et je le trouve encore plus charmant ainsi. Cependant, je suis stupéfaite de le voir. Je pensais que je n’aurais plus jamais à faire à lui, que mon silence téléphonique serait assez éloquent pour lui faire comprendre que je n’avais plus besoin de lui.

« Bonjour Sarina. »

Il se triture les doigts, il semble plutôt mal à l’aise d’être là.

« Je n’ai pas reçu de SMS de votre part, du coup je… Je passais dans le coin alors je me suis dit que j’allais venir vous demander si vous avez bien porté plainte, pour l’usurpation d’identité. »

Je secoue la tête, sans oser croiser son regard.

« Pas eu le temps, je marmonne, et puis je ne sais pas si je le ferai. Je suis très occupée, et ça n’est pas si grave que ça… »

Il ouvre la bouche, la referme. Il s’entortille les doigts plus fort que jamais et à présent, il fixe obstinément ses pieds. Je me demande pourquoi il est aussi nerveux. Le silence s’éternise, au point que je m’apprête à le congédier gentiment, quand il relève les yeux et me dit très vite :

« J’ai pas arrêté de penser à vous. C’est pas tellement pour cette histoire d’identité que vous devriez aller porter plainte. Est-ce que ça aussi, vous pensez que c’est pas si grave que ça ? »

Et, mortifiée, je regarde comme hypnotisée son doigt qui désigne le bleu ancien sur ma pommette droite, puis celui un peu plus récent sur ma mâchoire, puis la croûte qui surmonte une bosse bleuâtre sur mon arcade sourcilière, et enfin le pansement tout neuf sur le dos de ma main.

Je lis dans ses yeux qu’il a une envie aussi forte de s’enfuir et que je désire, moi, le mettre à la porte. Mais ni lui ni moi ne bougeons. Nous sommes comme deux statues de part et d’autre de l’encadrement de la porte.

J’ai envie de le gifler, de le pousser dehors, de lui hurler de s’occuper de ses affaires, de lui cracher au visage, d’appeler la police, mais je reste là, à le regarder faire des efforts visibles pour ne pas baisser les yeux, pour assumer jusqu’au bout ce qu’il est venu faire ici. C’est un gosse, un gosse qui a des aventures d’un soir avec des filles rencontrées sur internet, mais il fait preuve d’un courage qui me désarçonne.

« Me faites pas le coup de la maladresse, reprend-il soudain sans prévenir, je me cogne tout le temps, vous savez, oh là là je suis tellement maladroite. Y a ici un connard qui vous tape dessus tout le temps et vous restez là à subir et à faire comme si de rien n’était. Vous avez un gamin, pas vrai ? J’ai vu des jouets dans le salon. Croyez pas qu’il ne lèvera jamais la main sur lui. C’est que des conneries. Un jour, vous ne lui suffirez plus et faudra que ça déborde sur quelqu’un d’autre. Et ça sera le petit, parce que ça se passe toujours comme ça… Croyez-moi, j’sais de quoi je parle. »

Et tout à coup, il baisse la tête, il a les yeux beaucoup trop brillants. Il ne me regarde plus, il semble comme regarder en lui-même quelque chose que lui seul peut voir. Alors je le crois. Soudain, je sais qu’il dit la vérité. Pendant des années, les quelques rares amis qui ont essayé de me faire décrocher m’ont répété que mon mari finirait par me tuer, qu’il finirait par s’en prendre à Lola, mais j’ai toujours répliqué que ce n’étaient que des bêtises, qu’ils ne savaient rien, ne connaissaient pas David.

Mais Lucas, lui, c’est différent. Je lis sur son visage douloureux que David, il le connaît par cœur. Il a pour lui un autre nom, un autre visage, mais il sait tout de ce dont il est capable.

Quelque part, un taré dont je ne connaîtrai sans doute jamais le nom s’est amusé à se faire passer pour moi, parce que c’était drôle de décevoir un gamin en manque d’amour sur un site de rencontre, parce que c’était drôle de faire passer une pauvre femme pour une nymphomane malhonnête. Quelque part, un taré à choisi deux personnes au hasard pour leur pourrir l’existence, parce que pour lui, c’était un jeu. Et pourtant, ce taré, sans le savoir, vient de me sauver la vie.

Timidement, je fais un pas vers le jeune homme et j’agrippe son bras, comme une naufragée sa bouée de sauvetage.

« Lucas ? Est-ce que vous pourriez me conduire au commissariat ? J’ai deux plaintes à déposer, mais… j’ai terriblement peur d’y aller toute seule. »