Piste d’écriture : Soigner les relations. Cuisiner, organiser un moment convivial ou intime, chercher un cadeau, proposer      une aide, s’ingénier à trouver une solution au problème d’un proche, écouter et comprendre au-delà de ce qui nous ressemble, être attentif…  Corinne a écrit, sur ce thème, un beau conte de Noël.

corinne table

Anna posa le grand saladier en cristal de sa grand-mère au centre de la table de Noël. Elle y agença avec goût le bouquet de houx dont les boules rouges sur le vert des feuilles faisaient ressortir la nappe blanche immaculée. Puis, avec cérémonie, elle attrapa par leurs pieds délicatement ouvragés, les verres qu’elle orna d’une serviette aux décorations des fêtes. Elle avait travaillé une partie de la nuit pour obtenir un élégant motif de sapin. Très fière d’elle, elle fit le tour de la table pour admirer l’effet produit. Satisfaite du résultat, elle continua avec la disposition des assiettes en porcelaine et enfin les couverts en argent. Très émue, elle se planta devant la table et l’admira de longues minutes.

- Tu fais tout ça pour rien ! bougonna Antoine dans son dos. C’est comme donner du caviar à des souris ! continua-t-il du même ton.

- Tu veux plutôt dire « donner de la confiture aux cochons ? » précisa mi-moqueuse Anna.

- Caviar ou confiture, quelle importance ? Psst… ils ne le méritent pas je te dis.

Anna fit comme si elle n’entendait pas et se mit à disposer ses plus belles chaises tout autour. Elle mettrait oncle Tom à côté de tante Sarah, ça faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus et auraient certainement beaucoup de choses à se dire. Kevin et Eva seraient face à face, entre cousins du même âge ils pourraient échanger, puis mamie Jeanne et papy Raoul en bout de table, à l’inverse d’elle-même et Antoine.

Elle alla dans la cuisine vérifier que la dinde mijotait correctement et l’arrosa du jus de cuisson, puis termina son écrasé de pommes de terre à la truffe.

- Tu es allé chercher la bûche que j’ai commandé au pâtissier ?

- Ouais, fit Antoine désabusé. Quel gaspillage ! soupira-t-il encore.

- Arrête de râler s’il te plaît. On va passer une très bonne journée, j’en suis sûre !

- On dirait que tu les connais pas, précisa Antoine. Ils sont orgueilleux… ils n’apprécieront pas. Tu fais tout ça pour rien !

- On verra bien. Quand je les aies appelés ils étaient très contents de mon invitation en tout cas !

- Ah c’est sûr ! Pour se faire inviter, ils sont toujours les premiers. Mais quand il s’agit de remercier… Antoine laissa sa phrase en suspens, laissait entendre bien plus.

- Je n’organise pas ce repas pour être remerciée, mais pour rassembler la famille disloquée. J’ai toujours eu mes proches pour les fêtes, alors ne plus les voir ces six dernières années m’est devenu insupportable. Je ne peux plus continuer sans les avoir près de moi durant cette période. Au fait, tu vas te changer, non ? Anna inspectait Antoine des pieds à la tête. Il était vêtu d’un vieux pantalon de jogging tout délavé et le tee-shirt qui l’accompagnait avait connu des jours meilleurs. Le logo sur la poitrine avait depuis longtemps disparu et la manche droite était décousue sur plusieurs centimètres.

- Parce qu’en plus il faut que je fasse des efforts de toilette ? Antoine haussait les sourcils, apparemment surpris par la requête de sa compagne.

- Ben, tu vas quand même pas les recevoir dans cette tenue, non ?

Traînant les pieds, il partit vers leur chambre pour se changer. Un puissant coup de sonnette les avertit que les premiers invités étaient arrivés.

- Et dépêche-toi, ils sont là ! Précisa d’un ton péremptoire Anna.

Un énorme soupir fut la réponse d’Antoine.

S’essuyant les mains, elle se regarda une dnière fois dans le miroir de l’entrée avant d’ouvrir. Il lui renvoya l’image d’une jeune femme sûre d’elle, alors qu’elle ne l’était pas du tout. Devant Antoine, elle n’avait pas voulu admettre le bien-fondé de ses propos, mais elle avait peur qu’il ait raison et que son geste pour réconcilier tout le monde, ne soit réellement apprécié. Respirant un grand coup, elle accueillit avec un sourire resplendissant mamie Jeanne et papy Raoul qui s’étaient mis sur leur trente-et-un.

- Bonjour ! Comme je suis heureuse que vous ayez pu venir ! Elle les embrassa chaleureusement, mais ne put en dire plus car la suite des convives arrivaient les uns après les autres. Elle entendit Antoine recevoir aimablement sa famille et cela la rassura. Elle avait eu peur qu’au dernier moment il ne se comporte pas convenablement avec eux. Un discret coup d’œil lui confirma qu’il avait enfilé un pantalon qui lui seyait particulièrement et une chemise habillée complétait sa tenue. Le peigne avait même eu le temps de s’inviter dans sa chevelure indisciplinée.

Ils s’installèrent autour de la table. Chacun commentait la décoration de goût, d’Anna. Puis ce fut le silence où chacun attendait que quelqu’un parle.

Antoine échangea un regard appuyé avec Anna, du style « je te l’avais bien dit ».

Se raclant la gorge, Anna essaya d’orienter la conversation sur les activités des ados. Ils répondirent par des phrases laconiques, puis se turent. Elle se tourna vers Sarah, sa tante, âgée seulement de quelques années de plus qu’elle et voulut savoir si son travail lui plaisait toujours autant. Tout d’abord avocate, elle avait abandonné son métier pour se diriger vers l’ambitieux projet d’ouvrir sa boutique d’architecte d’intérieur. Sarah, lui répondit du bout des lèvres, guindée.

Espérant que l’alcool dissiperait les tensions, Antoine entreprit de servir l’apéritif et lança une de ses blagues préférées :

- Allez un peu de vin ! Il vaut mieux rouler sous la table que de rouler ivre ! Anna rit de la blague, autant pour détendre l’atmosphère que pour remercier sa moitié qui cherchait à l’aider. Malheureusement, elle tomba à plat et personne ne répondit à la plaisanterie.

Elle commençait à penser qu’Antoine avait raison et que ce repas allait être un vrai fiasco si cela continuait.

- Pourquoi est-ce qu’il fallait venir aujourd’hui ? La phrase lancée par Eva, la fille de Sarah, atterrit comme un avion au milieu d’un champ. C’est ce que lui dit plus tard Antoine. Il voulait bien sûr faire allusion à l’expression « comme un cheveu sur la soupe ». Il avait toujours beaucoup de mal à employer le bon dicton.

Un silence paroissial accueillit ces paroles. Chacun plongea le nez dans son verre et s’appliqua à le boire jusqu’au bout, quitte à s’étouffer plutôt que de devoir répondre.

Eva regardait tour à tour chaque convive, et réitéra sa question, au cas où personne ne l’aurait bien comprise.

- Hein ? Pourquoi on est invité chez Anna alors qu’on ne la voit jamais d’habitude ? Et pourquoi mamie Jeanne et papy Raoul sont là eux aussi ? Je croyais que vous ne vouliez plus les voir ?

Un étranglement venant du bout de la tablée les firent sursauter. D’émotion, papy Raoul avait avalé de travers. Antoine s’évertua à lui taper dans le dos pour le soulager.

- C’est parce qu’ils sont tous fâchés ! intervint Kévin en réponse à sa cousine.

Un silence embarrassant les envahit tous. Anna ne savait plus que faire. Devait-elle leur rentrer dedans et crever l’abcès ? Ou bien ignorer les dernières questions et essayer, si cela était encore possible, de continuer le repas sans trop de dégâts ?

- Bien ! Puisque personne ne répond, moi je m’en vais ! Eva se leva furax de table et dans son énervement renversa sa chaise. Celle-ci tomba en un bruit sourd se répercutant contre les murs en échos. L’impression d’être dans une église s’imposa à nouveau à Anna. Sa tante, aux côtés de sa fille, sursauta violemment et se leva à son tour. Quelques instants plus tard, tous les invités étaient debout et s’apprêtaient à partir.

Anna, tétanisée, accablée de cet échec, sentait les larmes poindre au coin de ses yeux.

Ils récupéraient leurs manteaux et sans regard pour Anna, trop gênés pour la regarder, se dirigeaient vers la porte. C’est alors qu’un cri guttural jaillit d’Anna :

- Pourquoi vous avez laissé mourir maman et papa ?

*  *  *

 À 23 heures, Anna s’allongea dans le lit aux côtés d’Antoine. Elle se cala confortablement contre lui et contempla sans bouger le plafond. De longues minutes passèrent ainsi, sans que ni l’un ni l’autre ne parlèrent.

- Tu veux commencer ? fit Antoine au bout d’un moment.

- Je ne sais pas par où commencer en fait, lui avoua piteusement Anna. Je me demande si je n’ai pas rêvé toute cette journée !

Antoine retint un éclat de rire. Anna se souleva et le regarda stupéfaite.

- Tu trouves que c’est amusant ?

- N-non, non. Seulement, c’était tellement surréaliste… je n’en reviens toujours pas que tu leur aies posé la question !

- Moi non plus. J’ai même pas reconnu ma voix. Je me suis demandé qui parlait avant de me rendre compte que c’était moi.

- Pourtant tu l’as bien posé, cette question !

- Ouais ! Je pense que ça fait tellement longtemps que j’attends une réponse, qu’elle est sortie, comme ça, toute seule.

- J’ai cru que tes grands-parents allaient s’effondrer sur le sol par le choc. Après l’étouffement de ton grand-père, je me suis demandé s’il faudrait que je les réanime.

Antoine souriait en revoyant les visages de Jeanne et Raoul.

- C’est toujours pas amusant ! s’emporta Anna.

- Désolé ! s’excusa Antoine en levant les mains en signe d’apaisement. Mais avoue que comme journée de Noël, on a connu mieux.

- Oui c’est vrai. Le sourire aux lèvres, Anna ne pouvait s’empêcher d’admettre qu’il avait raison.

- Un moment j’ai cru qu’ils en viendraient aux mains. Je voyais déjà la police débarquer et tout le quartier venir voir ce qui se passait !

Antoine riait carrément à présent.

- Mais, en fait, tu trouves la situation très drôle, c’est ça ? Anna essayait de rester sérieuse mais finalement ne résista pas longtemps au fou rire contagieux de son compagnon.

Elle se recala contre Antoine et se remémora les dernières heures.

* * * 

Après sa question qui les avait tous stoppés, ses grands-parents s’étaient assis sur le canapé. En quelques minutes, on avait l’impression qu’ils avaient vieilli de dix ans. Sa tante et son oncle n’avaient pu faire autrement que de les rejoindre. Eva et Kévin en avaient profité pour s’éclipser au-dehors, fuyant l’ambiance malsaine qui régnait dans la pièce.

Anna, assommée par la tension intense produite par sa question, s’avachit sur le fauteuil face à sa famille. Antoine s’était placé derrière elle, la tranquillisant par sa présence.

Mamie Jeanne prit la première la parole.

- Mon enfant, que tu puisses penser que nous sommes responsables de la mort de tes parents, m’accable. Elle regardait tendrement Anna, un regard qu’elle n’avait pas eu depuis longtemps à l’égard de sa petite-fille.

- Tu crois vraiment que nous les avons laissé mourir ? continua grand-père Raoul d’une toute petite voix.

- Je ne sais pas, je ne sais plus… murmura Anna, anéantie. Tout ce que je sais, c’est que vous étiez dans la voiture avec eux, et que vous vous en êtes sortis… pas eux. Pourquoi vous ne les avez pas aidés ?

Elle regardait ses grands-parents avec, dans les yeux, une souffrance difficile à supporter.

- Pourquoi ? insista-t-elle.

- Tu connais les circonstances de l’accident, tu sais que nous étions blessés…

- J’étais jeune à l’époque, je ne me rappelle pas de tout !

- Alors je vais t’expliquer, reprit Raoul. Lorsque nous avons pris la route ce matin-là, il avait neigé. La neige recouvrait la route verglacée. Dans un virage, ton père a perdu le contrôle et la voiture est partie sur le bas-côté. Puis, on a fait des tonneaux, beaucoup. Je me suis évanoui. Quand j’ai ré ouvert les yeux, la voiture était en feu. Je n’y voyais rien, j’étais aveuglé par le sang de mon visage et la fumée. Je criais et appelais ta grand-mère. Je ne la trouvais pas dans la voiture. Le plafond du véhicule s’était écroulé et je n’apercevais pas l’avant. Puis, j’ai entendu des appels à l’extérieur. C’était ta grand-mère. Je me suis extrait comme j’ai pu et la voiture a explosé, juste après. Nous avons cherché tes parents, appelé, hurlé. C’est après qu’on a compris qu’ils étaient encore à l’intérieur… Sa voix se brisa. Ce jour-là, nous avons perdu ton père, notre fils et votre frère, fit-il à l’intention de Tom et Sarah.

- Et ta maman, ajouta doucement grand-mère Jeanne.

À présent, ils pleuraient. Anna ne retenait plus les larmes qui inondaient son visage et paradoxalement la lavaient de ce terrible malheur.

- Pourquoi vous nous avez jamais rien dit ? demanda Tom prenant la parole pour la première fois.

Jeanne continua les explications.

- On avait perdu un enfant, on ne s’en remettait pas. On se culpabilisait en disant que si on avait moins ri ce jour-là, ton frère aurait été plus attentif à la route et l’accident n’aurait pas eu lieu. Alors, quand vous avez cessé de nous parler, puis de nous appeler, on l’a accepté. C’était en quelques sortes notre punition. Lorsque tu nous as invités, Anna, nous avons été tellement heureux ! Mais on s’est comporté comme des imbéciles. On aurait dû parler ensemble au lieu de nous murer, chacun dans notre coin, dans le silence de la honte.

Anna se leva et attrapa les mains de ses grands-parents. Ils se levèrent à leur tour et la serrèrent fort contre eux. Puis Sarah et Tom les rejoignirent. Ils restèrent ainsi de longues minutes dans un silence total, apaisés.

La magie de Noël s’était accomplie. Un miracle se réalisait, la famille était à nouveau réunie.