Pistes d'écriture: Une rencontre insolite, et Un hasard insistant.

Je déambule sur les allées centrales du boulevard de Gaulle, entre les platanes séculaires de Noirpinot, quand je suis bousculé par une passante échevelée. Elle m’invective : « Au secours ! Il me poursuit ! », tout en avançant difficilement dans sa jupe à froufrous violette à pois noirs, penchée alors qu'il n'y a pas de vent.

 Elle me rappelle une danseuse de flamenco tant admirée dans un cabaret de Barcelone avec cette tenue, et je remarque aussi ses chaussures à talon ferrées qui claquent. Elle a des yeux verts magnifiques qui me fixent inquiets, une bouche large aux lèvres pulpeuses malgré la tension qui la fait grimacer. Intrigué, je me suis arrêté net scrutant autour de moi une machiavélique présence : personne!!

C'est un après-midi chaud et languissant de juin, à l'heure de la sieste, les bancs sont vides, seuls les pigeons picorent consciencieusement les miettes de burgers abandonnées-là.

« Mais madame je ne vois rien que votre chemise flottant dans votre dos ! » lui lancé-je.

Elle s'est plantée, tremblante, à quelques mètres de moi, reprend son souffle, pliée en deux.  Etonnée que je prenne la peine de lui répondre, je suppose, elle se redresse quand j'arrive à sa hauteur :

« Vite, apportez-moi un balai ! » me supplie-t-elle.

« Mais sur les allées, pas de balai en vue, madame ! » dis-je, commençant à douter de son état mental.

« Le Spar à 50 mètres, dans la prochaine rue à droite, vite ! » scande-t-elle.

 

 J'ai daigné lui répondre et déjà elle me donne des ordres incongrus. Je proteste : « c'est dimanche ! Tous les commerces sont fermés ! »

Je m'écarte, déçu, un sentiment d'incompréhension me fait douter de mon élan envers elle.

Revirement, elle me rattrape, s'agrippe à moi, le regard perçant mon iris violet, et m’assène : « je vais mourir ! »

Cette voix sortie du tréfonds de ses boyaux me crée un électrochoc et m'immobilise.

 Je suis un bloc de granit statufié !!! Combien de secondes, minutes ? Je ne maîtrise plus mon corps.

 

Soudain une poussée dans mon dos et, malgré moi, je cours vers le Spar indiqué... Contre le volet roulant en alu baissé, un balai rouge m’attend !

Je reviens balbutiant, le balai à la main et là… personne !

 

Ridicule !!! quel tableau !! quelle mauvaise farce cette inconnue m'a joué, ou bien ai-je rêvé moi-même, victime d'une illusion ? Pourtant cela ne m'est jamais arrivé et je n'avais bu que de l'eau...

Elle m'a eu comme un imbécile.

 

J'ai collé le balai, honteux, contre un arbre, essuyé mon front humide et, penaud, suis retourné à mon deux pièces chaleureux.

Une pile de dossiers m'attendent... où en étais-je resté de cette thèse ? Le Rationnel, le Tangible me rassérènent.

 chaussures flamenco (2)

Toute la semaine je suis pris par les activités ordinaires de tout urbain, le travail, les courses, les copains...

 

Le dimanche suivant à 14h20 à la même heure, au même endroit une envie irrépressible de revenir au lieu de la rencontre me saisit.... Orgueil fierté incrédulité....pourrai-je comprendre enfin ce qu'il m'est arrivé ?

 

Je me suis assis sur le banc le plus proche, et commence à inspecter les passants, aussi rares que le dimanche précédent. Je ris presque de ma déconfiture quand une main se pose sur mon épaule ! Je me retourne comme au ralenti, ébahi : c'est elle qui me sourit, un sourire à me faire fondre et tout lui pardonner !

« Vous m'avez sauvé la vie » me dit-elle admirative. Elle s'assoit près de moi, je reconnais sa voix, un accent des Balkans, il me semble. Elle me donne un papier plié en quatre, tout en me fixant étrangement : « Lisez-le maintenant, c'est pour vous ! ». Elle s'évanouit dans l’espace tandis que je le déplie et tente de déchiffrer des symboles, des codes inconnus, et à la fin cette phrase :

« Rendez-vous à minuit à l’entrée du château de Terral ».

Ce château qui faisait la fierté de ses habitants domine la ville et la protégeait. Attaqué depuis des décennies, seuls quelques vestiges marquent encore sa puissance surannée.

 

Cette fois elle ne m'y reprendra pas ! Je tempête, bien décidé à ne pas y aller. De retour chez moi je tente de me concentrer sur ma thèse en cours, échapper à son regard, son visage qui s'imposent à moi. Hélas à mesure que l'heure du rendez-vous approche je m'énerve contre moi-même.

Emoustillé, intrigué, effrayé et curieux à la fois, le charme opère à nouveau, … et je ne peux qu’obéir ! La nuit, à l'heure dite, je remonte la colline jusqu'au château. Dans la cour principale, des flammes illuminent les murs d'enceinte. Quelle n'est pas ma surprise en découvrant mon inconnue parmi un cercle de personnes assises autour d'un feu, sur des rondins, buvant un thé fumant. Elle est là, elle trône !!! et je me sens idiot, debout, comme abusé...

 Enthousiaste cette fois, elle me rejoint, sûre d'elle-même : « Je vous présente notre sujet de ce soir !! Assieds-toi donc ! » Et, se retournant vers le public : « Nous pouvons commencer la séance ! »

Je ne comprends pas ce qui m'arrive, je perds pied, tandis que je plonge inexorablement dans un sommeil irrépressible...

A mon réveil, combien de temps suis-je resté inconscient ? Que s'est-il passé ?

Je découvre enfin ce qu'il en était de ce regard envahissant : « Hypnotisé! » répondent-ils gaiement.

 

Il y avait tout, la mise en scène, les postures, les regards flous des participants et la prêtresse Dalila, qui n'avait fait qu'une bouchée de ma volonté !!!!

 

Le dimanche suivant, à la même heure, au même lieu de rendez-vous sur les allées, elle me proposait d'être son assistant lors de ses spectacles d'hypnose dans les cirques autour du monde, maintenant que sa technique était au point !

 

De ce jour, elle me parut de plus en plus belle, attachante. Nous sommes devenus amants.

J'ai dû me battre pour ne pas être dévoré, échapper à sa volonté et la rendre amoureuse, fragile entre mes bras.

 

Chantal J