Piste d’écriture :         Le hasard 

corinne la pièce

La maison de village dans une rue piétonne pentue ressemblait à toutes les maisons de village. Avec sa marche très haute pour accéder à la porte principale, protégeant ainsi les habitants d’une éventuelle inondation, elle restait une bâtisse banale en tout point.

Yohann frappa au carreau vitré où l’intervention d’un chiffon aurait été la bienvenue et attendit avec son père Benoît qu’on leur ouvre. Le son très fort d’une télé laissait comprendre aux visiteurs qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur, dans la pièce principale. Son père souffla bruyamment, s’appuyant lourdement sur sa canne au bois brillant.

 Plusieurs minutes passèrent. Yohann retapa, cette fois plus vigoureusement. Il grimaça en se massant le dos. Son geste lui déclencha une douleur lancinante. Le raclement d’une chaise sur le sol puis des pas petits leur firent comprendre que quelqu’un arrivait. La porte grogna sinistrement lorsqu’elle fut tirée vers l’intérieur, laissant apparaître une frêle dame âgée, toute courbée sur elle-même par le poids de ses années.

 Elle regarda à peine les nouveaux arrivants, leur fit signe d’entrer, leur montra le canapé fleuri datant au moins des années 20, puis alla s’asseoir dans un fauteuil aussi vintage que son copain, devant le poste de télévision.

 Yohann et Benoît restèrent plantés au milieu de la pièce principale, ne sachant que faire. La vieille femme refit le geste de s’asseoir, en leur indiquant de son doigt noueux, le canapé.

 Les deux hommes se concertèrent du regard, puis se posèrent. Les ressorts protestèrent de mécontentement. C’était un tout petit divan, et tous deux, grands et charpentés, se retrouvaient coincés coude à coude, sans plus pouvoir bouger.

 Yohann examina la pièce. De plafond bas, de dimensions moyennes, des murs recouverts de chaux blanche et des rideaux que son arrière-grand-mère devait sûrement posséder elle aussi dans le temps. Ils pendaient de tringles tellement usées qu’on s’attendait à tout instant à voir les panneaux tomber par terre, en poussière. Une nappe en toile cirée représentant des corbeilles de fruits recouvrait l’unique table.

 Le père donna un coup de coude au fils, et d’un mouvement de la tête lui désigna les toiles d’araignées agrémentant le plafond. Pour Halloween, elles auraient été parfaites d’authenticité. Par contre, au mois de juin, on pouvait en douter.

 La salle à manger se trouvait sur la droite de la maison. Un couloir montant aux chambres s’accolait à celle-ci, et tout à gauche une porte en chêne clôturait ce minuscule vase clos du rez-de-chaussée. Un silence religieux régnait, mis à part le son du poste de télé. Benoît soupira, se massa la jambe droite.

 - Tu as mal ?

- Oui. La marche de la voiture jusqu’ici m’a réveillé la douleur.

- Courage, il va te faire du bien.

- J’espère, murmura le père.

 Yohann avait chaud. Il sentait la sueur lui dégouliner dans le dos et la promiscuité avec son père n’arrangeait rien. Une torpeur le submergea et il se serait volontiers laissait aller.

 Ils perdirent la notion du temps et sursautèrent tous deux lorsque la porte en chêne s’ouvrit brusquement, comme des enfants pris en flagrant délit de bêtise. Une femme en sortit avec un jeune garçon, suivis par un homme d’âge moyen. Celui-ci les raccompagna à la porte, la referma puis vint se planter devant Yohann. Immobile, le regard fixe, il le contemplait, assis sur le divan de sa mère, sans dire mot. Blond, le cheveu rare, des yeux bleus couleur eau, tellement clairs qu’on apercevait difficilement leur iris, il pénétrait de ce regard entier les yeux marrons de Yohann. Ce dernier, très mal à l’aise, se dandina sur son siège. Enfin, voyant qu’il ne cessait pas son manège, il prit la parole.

 - Bonjour, on vient pour mon père.

Il désignait Benoît, à côté de lui, espérant ainsi détourner son attention.

- Je sais, fit l’homme. Il ne bougea pourtant pas davantage durant de longs instants.

 Le père aussi restait interdit devant la scène. Yohann avait l’impression que le gars avait le don de voir en lui, un peu comme lorsqu’on passe un scanner. Des rayons X lui transperçaient le corps de bas en haut et il ressentait que le rebouteux savait à présent tout de lui, ses faiblesses, ses maux, ses problèmes.

 De longs instants passèrent ainsi, les deux hommes tétanisés ne bougeant plus. Puis, d’un geste, il leur demanda de pénétrer dans sa pièce. LA PIÈCE.

 Yohann voyageait beaucoup pour son boulot. Il aimait les églises et ne manquait jamais l’occasion d’en visiter une nouvelle. Certaines l’avaient laissé froid, d’autres lui hérissaient le poil lorsqu’il s’y agenouillait pour prier. Il s’était senti bien, apaisé.

 Mais là ! Rien de comparable ne pouvait l’aider à argumenter son ressenti. Jamais il n’avait eu cette sensation. Un apaisement total, une onde de bien-être le pénétrant entièrement, un bonheur absolu de sérénité l’envahirent en un instant. Un peu comme si la main de Dieu protégeait cet endroit, que rien ne pouvait arriver lorsque l’on s’y trouvait.

 Cette pièce ne ressemblait en rien au reste de la maison. Voûtée, en pierres froides, les murs tapissés du sol au plafond d’étagères, encombrées de centaines d’objets de cultes. Des croix, des Vierges, des cierges aux proportions gigantesques, des médailles représentant des Saints, de l’eau bénite, témoignages de gratitude des personnes que le guérisseur avait soignées.

 Le père voulut lui expliquer pourquoi il était là. L’autre mit un doigt sur sa bouche en signe de silence. Il l’assit en face de lui et commença tout doucement à passer sa main gauche sur son corps, sans le toucher. Juste au-dessus des vêtements. Et sa main vint au bout de quelques minutes, tout naturellement, se poser à l’endroit exact où Benoît avait mal.

 Yohann, après avoir contemplé bouche ouverte les différents éléments de la pièce, prit discrètement place sur un canapé, qui avait le mérite d’être confortable. Il n’était pas fatigué, il se sentait seulement bien. En paix. Il regarda travailler le guérisseur, son regard hypnotisé par le magnétisme qu’il dégageait.

 Subitement, il se redressa et s’aperçut qu’il s’était endormi. EN-DOR-MI !

 - Oh, je suis désolé, balbutia-t-il gêné, je me suis assoupi… je ne comprends pas, je n’étais pourtant pas fatigué !

- Ne vous inquiétez pas, ça arrive tout le temps, répondit Monsieur A.

 Yohann haussa les sourcils, surpris par cette phrase énigmatique.

 - Ah oui ? Mais pourquoi ?

- C’est le pouvoir. Le pouvoir de guérison. D’ailleurs, si vous le permettez, j’aimerais m’occuper de votre dos lorsque j’aurai fini avec votre père.

- Mon dos ?

- Oui. Vos reins ont besoin d’un coup de main. Et les miennes sont à votre disposition.

 L’homme souriait, sûr de son don. De leur côté, le fils et le père n’en menaient pas large. On leur avait chaudement recommandé ce guérisseur. Sa réputation dépassait à présent les frontières du département mais jamais, au grand jamais, ils n’auraient supposé faire une telle rencontre.

 Cette maison insignifiante recelait des trésors de bienfaits.

 Lorsqu’ils ressortirent, le jour baissait. Ils regagnèrent leur voiture sans dire un mot. Ce n’est que lorsqu’ils s’assirent à l’intérieur de l’habitacle qu’ils se rendirent compte que Benoît n’avait pas eu besoin d’utiliser sa canne pour marcher. Quant à Yohann, il ne ressentait plus les habituels coups violents dans son dos, à chacun de ses pas.

 Ils étaient venus pour la santé du père.

Ils partaient avec bien plus au fond de leur cœur. La certitude que, dans ce monde, tout n’est pas blanc ou noir, mais qu’au contraire il existe un large panel de couleurs extraordinaires, et qu’il est sage, quelquefois, de puiser dedans.