Piste d'écriture: un rêve, raconté par son rêveur. En 2 épisodes.

Mon journal des rêves, nuit du 23 au 24 août 2020

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Le rêve que j’ai fait cette nuit m’a semblé durer une éternité. Je n’ignore pas que la durée réelle d’un rêve n’est que de quelques secondes, mais j’ai le sentiment d’avoir commencé le rêve en m’endormant et que c’est mon réveil qui l’a interrompu. Toute la nuit dans ce bouillon malaisant qui me donne l’impression qu’il me colle à la peau au réveil ; oui, ce rêve est à classer dans la catégorie des rêves persistants, bien connue dans ce journal.

Autre fait intéressant : c’est un rêve patchwork, ce terme aussi est évoqué plusieurs fois dans le journal, le lecteur s’il existe un jour n’aura qu’à remonter le fil de quelques jours ou semaines pour en chercher la définition, définition qui de toute façon n’appartient qu’à moi.

Et quel patchwork ! L’impression qu’en une nuit, ou plutôt en quelques secondes, mon cerveau a éprouvé le besoin d’explorer toutes mes préoccupations du moment, tout en y associant mon cauchemar récurrent. Une sorte de florilège de mon univers onirique en un seul rêve, cela relève de l’exploit.

 

Tout commence dans le jardin de la maison de quand j’étais petite. D’ailleurs, la balançoire est là, comme à cette époque. Ce décor régressif revient souvent dans mes rêves ces derniers temps, j’ai l’impression que c’est comme un refuge, un lieu où je me sens en sécurité. C’est en tout cas ce que je ressens, au début de ce rêve. Si mon moi conscient pouvait faire une incursion dans le songe à ce moment-là, il me rappellerait pourtant que je fais en général des rêves régressifs parce que je me sens menacée dans le monde réel, et que la menace a souvent tendance à s’inviter dans mon inconscient, même quand je m’enferme dans la maison de mon enfance.

En tout cas je suis là, à marcher sur la pelouse tendre, c’est le crépuscule, le ciel a une teinte mauve, il fait doux. Il semblerait que j’aie planté une tente dans le jardin, cela me paraît parfaitement logique dans mon rêve. Dormir dehors, c’est un peu l’aventure et cela me procure cette légère excitation, ce plaisir anticipé que j’aime tellement ressentir dans ce genre de moment.

Un homme sort de la tente et m’appelle doucement. Mon cœur bondit : c’est lui. Je serais bien incapable, à présent, de vous dire qui est ce lui, mais dans le rêve, je le reconnais et sa seule apparition me transporte d’une joie qui n’existe probablement pas dans la vie réelle. Il n’a pas de nom, ou du moins je ne l’évoque jamais et cela ne me perturbe en aucune façon. Je ne sais pas d’où je le connais, si même je le connaissais avant qu’il sorte de la tente, mais dès l’instant où je suis en sa présence, je suis enveloppée dans une bulle chaude, électrisante, euphorisante. Nous nous comprenons d’un seul regard, nous rions à chaque phrase de l’autre et nous sommes complices comme si nous nous étions toujours connus. C’est cela, lecteur, même si je doute de plus en plus de ta possible existence à mesure que je raconte le plus intime de moi-même dans ce journal, c’est cela dis-je, nous retrouvons une fois de plus ce personnage mystérieux qui n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, comme dirait l’autre. Je n’ai connu que très tard le rêve familier de Verlaine, à croire que j’y ai échappé à l’école, et depuis, ce qu’il raconte ressemble tellement à mon rêve à moi que je me demande à quel point toute l’humanité, en fait, ne partage pas exactement le même.

 

Le plus incroyable, à ce moment-là, c’est que je sais, sans l’ombre d’un doute, que cette émotion merveilleuse que je ressens près de cet homme, je la ressentirai toujours, que la routine n’existera jamais, pas plus que l’ennui ou la lassitude. C’est une certitude, plus qu’une conviction, il s’agit d’une connaissance, comme seuls peuvent en donner les rêves, une connaissance parfaite du futur qui, pour autant, n’altère pas la magie du présent.

Nous restons assis dans l’herbe un moment, simplement à discuter. Cela dure-t-il une minute, une éternité ? Le temps n’existe déjà pas beaucoup dans les rêves, là, il ne signifie plus rien.

 

Et puis brusquement, le moment de grâce s’évanouit. Ludivine, la fiancée de mon frère, arrive en courant en hurlant mon prénom et fait voler ma bulle en éclats. Je suis profondément frustrée, je l’aurais été si n’importe qui d’autre avait débarqué à ce moment-là, mais Ludivine a le don de faire grimper ma contrariété quelques crans au-dessus de la simple frustration. Sitôt qu’elle s’invite dans mon rêve, son atmosphère se teinte de glauque et de malaise. Je ne sais absolument pas ce qu’elle fait là, mais évidemment, on ne sait jamais, dans le monde onirique, d’où viennent les gens et où ils vont une fois qu’ils ont quitté la scène. Et d’ailleurs, on s’en moque totalement.

« Léa ! Léa ! Il y a un problème à la maison !

— Quoi comme problème ? je demande sans masquer le moins du monde mon agacement.

— Un problème, je te dis ! Viens ! »

Je la suis à contre cœur. De toute façon, mon compagnon a disparu et je ne me demande pas où il est ; c’est tout comme si je ne me souvenais plus qu’il ait jamais existé, ou plus vraisemblablement, comme si l’épisode précédent n’avait jamais eu lieu.