flamme

Nous courons jusqu’à la porte d’entrée, pénétrons en trombe dans la maison. Je remarque immédiatement la lumière éblouissante qui provient de ma chambre, ma chambre de petite fille, et je sais avant même d’avoir franchi l’angle du couloir de quoi il retourne. Je le sais parce que je l’ai vu trop souvent. C’est étrange comme, même sans avoir aucun souvenir de nos autres rêves, on est instantanément capable dans le monde onirique de reconnaître un élément récurrent, en particulier quand il s’agit d’un élément déplaisant.

Ma chambre est en feu et la terreur me submerge totalement. La première chose qui me vient à l’esprit et qui me tétanise, c’est la pensée de tous mes jouets en train de brûler : ma poupée Tiny dans la robe que lui a cousu ma maman ; ma famille de Playmobil avec les chevaux et le charriot, qui ressemble tant à la famille Ingalls ; mon métier à tisser les perles… Je suis dévastée parce que tout ça a disparu à jamais. Je ne suis apparemment pas tellement perturbée par l’idée qu’au vu de la férocité de l’incendie, c’est toute la maison qui va y passer et moi avec si je ne me bouge pas un peu.

Tu sais, lecteur, toi qui n’existeras jamais, tu sais comme moi comment se terminent tous mes rêves d’incendie. Avant d’écrire ce chapitre, j’ai fait une petite vérification plutôt instructive : cela fait cinq ans presque jour pour jour que je tiens ce journal et le cauchemar de l’incendie y apparaît 97 fois, soit presque deux fois par mois. Bien sûr, les lieux, les circonstances sont toujours différents. Mais la fin est inéluctable. Que je reste immobile ou que je me démène par tous les moyens, le feu finit par croître, s’enrager, m’envelopper et me tuer. Rien n’y fait.

Seulement, quand je suis en plein cœur du cauchemar, la fin, je ne la connais pas. J’ai beau reconnaître la situation, je ne me souviens pas de l’issue et j’essaie presque toujours de m’en sortir. C’est ce que je fais, une fois encore. Je me précipite dans la buanderie, je prends la plus grande des bassines, je la remplis d’eau à l’évier et je cours vaillamment au-devant des flammes qui remplissent le moindre espace dans ma chambre. C’est amusant d’ailleurs comme elles se déchaînent dans la pièce sans qu’une seule petite flammèche ne tente d’en sortir. Je balance la flotte sur le feu et, incroyable, il semble légèrement baisser d’intensité.

Je recommence l’opération, encore et encore et, lentement mais sûrement, les flammes s’amenuisent. Et puis, enfin, après une énième bassine, le feu s’éteint totalement. Je me sens toujours paniquée en pensant à mes jouets mais, vaillamment, je rentre dans la chambre. Et là, ô miracle, tout est parfaitement intact. Il n’y a pas trace d’eau, de cendre ou de fumée. Tout est tel que dans mon souvenir, tel que dans tous les rêves plus heureux où je viens dans cette pièce.

Lecteur, je veux que tu t’arrêtes un instant sur cette grande nouvelle : c’est la première fois que je m’en sors, dans mon cauchemar récurrent. C’est la première fois que j’ai le contrôle et que je parviens à sauver la situation. Une fois éveillée, je suis restée longtemps fascinée par ce constat. Cela signifie-t-il que je commence enfin à prendre ma vie en main ? Que j’ai l’impression, dans la réalité aussi, que les choses cessent de m’échapper et que j’arrive enfin à construire ma vie comme je le souhaite ? J’ai toujours écrit dans ces pages que je n’aime guère trop interpréter mes rêves, mais il me semble évident que si ce cauchemar, pour la première fois en une centaine d’occurrences, évolue différemment, ça doit forcément avoir une signification.

 

A ce moment-là, j’entends mon frère et sa fiancée se disputer dans la chambre d’à côté. Je me sens tout de suite agacée, ce doit être encore la faute de Ludivine. Je décide d’aller voir ce qui se passe. Le temps que je rejoigne leur porte, l’affaire de l’incendie n’a jamais existé. J’entre dans la chambre de mon frère et je le trouve assis sur son lit. Mais ce n’est pas Ludivine qui est à côté de lui, c’est Claire, son ex, mon ex meilleure amie. Pourtant, je sais que c’est la même fille que j’ai croisée un peu plus tôt, c’est fascinant la faculté qu’ont les gens à changer de tête dans mes rêves, voire à en porter plusieurs à la fois sans que ça ne me perturbe le moins du monde. Parce que oui, l’incendie, plus personne n’en parle, mais je sais que j’ai déjà croisé Claire, c’est tout à fait évident pour moi.

Aussitôt qu’elle me voit, Claire se lève et se jette dans mes bras. Nous nous mettons à discuter comme si nous ne nous étions jamais perdues de vue, à rire pour un rien, à chanter l’une de ces chansons idiotes que nous inventions avec tant de facilité à l’époque. C’est tout à fait étonnant de constater qu’il me paraît parfaitement normal que Claire et Philippe soient ensemble, mais que ces retrouvailles avec ma meilleure amie, elles, me bouleversent comme si je ne l’avais pas vue depuis presque dix ans, comme c’est le cas dans la réalité. Oublié aussi le fait que quelques instants auparavant, j’accusais Ludivine d’être à l’origine de leur dispute alors que Ludivine ne semble pas exister.

 

Au bout d’un moment, mon frère, passablement contrarié, se lève et nous crache que si Claire est venue pour faire des crêpes avec moi, ça ne servait à rien qu’il l’accompagne. Oui oui, cette histoire de crêpe me semble tout à fait compréhensible dans le rêve, faire des crêpes, ça signifie passer un moment entre amies, c’est bien connu dans le langage onirique, en tout cas dans celui de cette nuit-là.

Claire se rebiffe, lui dit qu’il est un gros abruti, qu’il fait une crise de jalousie à la Pascal Obispo, ça aussi, ça semble parfaitement cohérent dans l’instant, et ils se mettent à nouveau à s’engueuler comme des chiffonniers.

Je reste silencieuse quelques instants, et brusquement, je me mets à hurler plus fort qu’eux tout en éclatant en sanglots. Je ne me souviens pas des mots exacts, mais en gros, je leur raconte que s’ils se séparent, mon frère va se mettre en couple avec une fille égocentrique et manipulatrice, qu’il va être malheureux, que moi aussi je serai malheureuse parce que je sais que s’ils se séparent, Claire et moi aussi nous séparerons, je ne peux pas leur dire comment je le sais, mais je le sais. Bref, je leur hurle dessus un moment, hystérique, en pleurant tout à la fois… Ce passage est empli d’une profonde tristesse mêlée d’un certain malaise.

 

Ensuite, je suis à nouveau dehors, mais je ne me souviens pas comment j’y ai atterri. Quelque chose m’angoisse, sans que je ne parvienne à mettre le doigt dessus. Ce n’est pas la dispute avec mon frère et sa fiancée, ça, ça n’existe pas davantage que l’incendie maintenant que je suis sortie de la maison. Non, j’ai plutôt l’impression d’avoir oublié quelque chose. Tu sais – visiblement c’est devenu mon truc de te parler sans savoir qui tu es et en plus, je te tutoie, c’est du grand n’importe quoi – c’est la même chose que l’on ressent quand on part en voyage, qu’on s’assoit dans la voiture, que la voiture démarre et que l’on n’arrive pas à se débarrasser de l’impression désagréable d’avoir oublié de glisser quelque chose d’indispensable dans la valise sans parvenir à savoir de quoi il s’agit. Eh bien voilà, j’ai oublié quelque chose, c’est sûr, mais je ne sais pas quoi et vraiment, ça m’inquiète. Je marche dans la cour, en direction du portail, j’ai omis de préciser qu’à présent il fait jour et que ça me semble tout à fait normal. Et brusquement je sais, je sais ce que j’ai oublié et le fait de le réaliser me procure un tel choc que j’ai l’impression d’avoir raté une marche, quelque chose comme ça. J’ai oublié de m’occuper de mon bébé. J’ai un bébé, je l’ai laissé dans son berceau, ça fait bien deux jours et j’ai complètement oublié de le nourrir, de le changer. Je suis mortifiée et terrifiée. En quel état vais-je le retrouver ?

J’ai tellement peur que d’abord, je n’ose pas y aller. La simple idée de tomber sur un cadavre m’emplit d’un tel effroi que je me dis qu’il est moins terrible de ne pas aller voir plutôt que de découvrir ce qu’il y a à découvrir. Et puis, je songe que j’ai déjà été affreusement irresponsable et que si jamais il est encore vivant, je dois absolument aller m’en occuper. Et quand bien même il serait mort, il est temps que j’assume les conséquences de mon épouvantable comportement. Je marche vers le garage, désespérée à l’idée que je suis en réalité incapable d’être mère, que j’aurais dû le savoir, que maintenant il est trop tard… J’ouvre la porte du garage et je me retrouve dans notre chambre, celle de ma vraie vie, où je suis en train de dormir dans le monde réel aux côtés de mon mari. La pièce est sombre et silencieuse. Ce silence m’affole encore un peu plus. Si mon bébé était encore en vie, il serait en train de hurler… J’avance jusqu’au berceau, je soulève le léger voilage qui cache mon enfant à ma vue… Et la sonnerie stridente du réveil m’arrache au cauchemar, le cœur battant à tout rompre.

Instinctivement, je pose mes mains sur mon ventre rond et je suis prise d’un tel soulagement que des larmes me piquent les yeux. Mon enfant est toujours là, bien au chaud, bien vivant aussi d’après le coup de pied qu’il me donne. Il a dû sentir mon réveil et ma peur et s’être réveillé, lui aussi.

Pas de commentaire détaillé pour aujourd’hui, je crois que le rêve en lui-même était suffisamment éloquent. A demain !