Piste d'écriture: inspirée par La brocante mystique, une nouvelle de G. O. de Châteaureynaud publiée dans Brèves n°102, imaginer les circonstances d'une remise en question, jamais complète mais suffisante pour modifier un trait saillant de votre personnage, ou des habitudes ancrées. Les phrases en italique sont tirées du texte.

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Le passé, ce n'est pas mon truc. Je me lasse vite de tout ce qui vieillit, des objets comme des gens. Quand ça se périme, je jette ! En traversant la campagne en voiture avec ma dernière compagne, nous nous arrêtâmes dans un brocante, à l'orée d'un village. Nous allions dénicher des merveilles ! J’opinai, n’en pensant pas moins....

 Je m'approchai avec prudence des stands posés sur des tréteaux ou à même le sol. L'ambiance champêtre me convenait à peine, habitué aux surfaces lisses et sans aspérités des métropoles.

Je lançai donc un coup d'œil vague et circulaire sans complaisance sur les amas de vieilleries qui me donnaient l'impression d'une décharge. Puis là, coincé entre un vieux sac à main noir et des chiffons aux fonctions indéterminées, je m'arrêtai net sur un objet qui me happa. Je me figeai, comme un chien à l'arrêt qui, lorsqu'il a flairé un gibier tout proche, s'immobilise la patte en l'air. Je m'approchai et reconnus le dessin que je pensais trouver. Etrangement, une sensation nouvelle s'empara de moi ; ce n'était pas désagréable ; un peu pétillant, comme des bulles de champagne qui remontent du fond d'un verre. Une foule d'images se bouscula dans ma mémoire d'ordinaire si sage. J'étais projeté dans ce qui ne provoquait habituellement chez moi que de l'ennui – le passé. J'appuyai mon regard sur cette boîte en métal jaune à l'ouverture carrée et aux parois couvertes de petites bananes dessinées en rouge d'un seul trait, au contour, et devinai le reste. En la tournant légèrement, sur une face, apparut ce à quoi je m'attendais : l'icône de la marque, une figure noire et rigolarde coiffée d'un chéchia rouge, renversée par un éclat de rire, la bouche grande ouverte, exhibant une dentition immaculée. L'odeur d'abord de parfums mêlés de chicorée et de chocolat m'emporta dans une cuisine claire, un peu livide même, celle de l'appartement HLM où je vécus mon enfance avec ses parents. C'était le matin, et je revoyais ma mère versant le lait frémissant, et les tartines beurrées qu'elle lui avait préparées, en couronne autour de mon bol. La serviette autour du cou, je choisissais d'abord celles que je pouvais enduire de confiture d'oranges amères, garnie d'écorces, avant de terminer par les plus simples, qui étaient pour la faim.

Je dévalais ensuite l'escalier vers l'école d'à côté, retrouver mes copains et la fille qui fut la première à m’émouvoir, une petite fille pâle, constellée de taches de rousseur, très blonde, aux cheveux courts ondulés et naturellement plaqués sur la tête, comme sur les statues grecques de l'Antiquité que nous découvrions sur les livres d'histoire. Je me revis, lors d'une soirée en fin d'année, à la fête de l'école, près d'un arbre, un peu l'écart, avec elle. Elle aimait parler, beaucoup. Je l'écoutais, sa seule présence me suffisait. J'étais attiré irrésistiblement par ses cheveux, comme vers une lumière d'une beauté incroyable qu'il fallait que je touche pour y croire. J'avançais alors ma main, et sur le point de la toucher, elle se dégageait d'un mouvement de tête. Elle restait là cependant, près de moi et continuait à parler. Se trouvait-elle bien là, en ma présence ? Jamais je ne le sus. Elle déménagea l'année suivante.

« Vous la vendez combien cette boîte ?» ai-je failli lancer à la vendeuse. Mais je me retins à l'idée que, de la cueillir et de l'extraire de son milieu, elle risquait de perdre ses propriétés et tout l'effet magique qu'elle avait produit ici chez moi, mêlée au terreau des autres objets datés avec lesquels elle vivait en symbiose, telle une fleur sauvage qu'on ramasse et qui fane faute qu’on ait su comment la soigner. Nous repartîmes vers la voiture. Cornélia était ravie. Elle avait dégotté un vieux châle bariolé, affreux au possible pour lequel je grimaçai un sourire qu'elle prit pour un compliment.

J'ouvris la voiture, mais je ne me résolus pas à y entrer. Il me fallait cette boîte magique, boîte de Pandore qui avait eu la vertu de faire surgir en moi toutes ces sensations merveilleuses !

« Ah ! J'ai oublié mes lunettes ! Installe-toi, j'arrive ! » lançai-je à Cornélia. Et je tournai les talons pour me précipiter vers l'étalage où j'avais vu le précieux objet. Mais j'eus beau chercher, je ne le trouvai pas. Je questionnai la vendeuse ; quelqu'un venait de le lui acheter à l'instant.

« Tenez c'est ce monsieur, là ! Vous n'avez vraiment pas de chance ! »

Ma mine déconfite et sans voix dut l'émouvoir.

« Je l'ai trouvé dans une vieille épicerie pas loin d'ici. Revenez dimanche prochain, j'en aurai peut-être une autre ». Je regardai le bon sourire aux joues rouges de cette vendeuse et plein de reconnaissance, la remerciai chaudement.

  ..................................... Je pris place au volant et je démarrai. Nous roulâmes en silence.