Inspiré par Anne Sylvestre, Coquelicots et autres mots que j’aime, Anne Sylvestre, éd. Points, collection Le goût des mots, 2014

Dégringoler

Quatre syllabes qui cascadent et s’entrechoquent ; quatre syllabes qui roulent et qui culbutent. Tout part de ce dé, plat et tranquille, et puis boum ! Voilà qu’arrive le grin, comme un grain dans l’engrenage. Le pied s’y accroche et c’est parti pour le roulé-boulé du goler goler.

Cela dit, le goler, c’est le même que celui de rigoler. Il nous rappelle quand même bien que la dégringolade, c’est comme une chute, mais qui fait toujours rire.

 

Océan

C’est comme une ouverture, comme un tour du monde. La bouche fermée sur le o s’entrouvre sur le é, puis devient immense sur le an final. C’est comme une vague qui enfle, comme le chant du ressac qui s’amplifie. C’est doux comme une caresse, mélancolique et beau comme une symphonie. Océan ; le cri d’un petit enfant émerveillé qui s’écrie : oh c’est grand !

 

Le poteau rose

Durant toute mon enfance, j’ai toujours cru que l’on découvrait le poteau rose. C’était logique, évident ; les poteaux, c’est toujours noir, ou gris, en un mot, triste et sans intérêt. Alors tout à coup, croiser un poteau rose, c’est découvrir quelque chose d’extraordinaire, d’impensable, de jamais vu !

Plus tard, j’ai su qu’en réalité, on ne découvrait que le pot aux roses. Quelle déception ! Des roses, c’est bien gentil, mais on en voit partout. Et puis dans un pot, franchement ! Ils auraient pu faire un effort. Un pot… Comme un yaourt ou pire, un pot de chambre ! Le vase aux roses, ou mieux, le jardin aux roses, ça, ça aurait eu un peu de classe. Encore faudrait-il que les roses aient quelque chose d’un peu spécial ; du genre : j’ai découvert le vase aux roses violettes à pois jaunes. Là, je veux bien admettre que l’expression aurait un peu plus de sens. Seulement, ça commence à faire longuet, comme expression.

Non, je suis désolée, mais le poteau rose, c’est beaucoup plus percutant. Surtout quand on se le prend en pleine tête. Alors, aujourd’hui encore, quand je découvre un secret ou une supercherie et que je m’exclame « J’ai enfin découvert le poteau rose ! » c’est bel et bien un pylône arborant une couleur éclatante qui me vient à l’esprit, parce que cela ne peut décemment pas signifier autre chose.

 

Arsouille

Il est rigolo, celui-là. Il ressemble à un éternuement, arrrsouille ! Avec lui on sent bien que le message n’est pas très sympathique. On prend son élan sur le ar, puis on assène ce souille comme une gifle cinglante.

Ce mot-là, il accompagnait pratiquement toutes les grosses colères de mon père, quand j’étais enfant. « Arrête de faire l’arsouille ! » ou encore « Mais quel arsouille ! » Je n’ai pourtant jamais réussi à en avoir peur. Entre son côté marsouin et sa fin en ouille, impossible de le prendre au sérieux. D’ailleurs, personne ne semble vraiment savoir ce qu’il signifie. D’après le Larousse, il voudrait dire voyou ou ivrogne. Je ne crois pas pourtant que ma mère, mon frère ou moi-même, principaux destinataires de ce cri du cœur de mon paternel, n’ayons jamais été l’un ou l’autre à ses yeux. Mais arsouille était le meilleur condensé d’abruti, andouille et toute autre joyeuseté de cet acabit qu’il ait pu trouver et il reste, dans mon esprit d’adulte, le reproche le plus terrible et le plus mignon que l’on puisse me faire.

 

Chuchoter

Chut chut chut, nous dit ce mot-là. Alors sans bruit d’accord, mais sans pour autant arrêter de papoter. Chuchoter, c’est continuer de jacasser, mais tout en douceur. Rien à voir avec le terrible murmurer, qui voudrait que l’on parle derrière un mur. On murmure un dernier mot avant de mourir dans les films dramatiques. On murmure un secret que l’on n’ose avouer. Alors que quand on chuchote, on peut continuer les chichis, les cancans, la parlote… mais chut, à voix basse s’il vous plaît !

 

Emberlificoté

Quel sacré sac de nœuds ! On s’y emmêle, on s’y embrouille, on le tournicote, mais jamais on ne s’en dépatouille. Comme des centaines de fils, de tous les côtés. Un véritable embrouillamini. Et on a beau le traficoter, il reste toujours aussi emberlificoté.

 

Médiator

Ce mot m’a toujours impressionnée. Peut-être parce qu’il m’évoque un mentor, ce maître dont on apprend tout et que l’on vénère plus que tout. Peut-être parce qu’il m’évoque aussi le mot stentor, que criait mon père quand nous étions petits, chaque fois que l’un de nous ne se tenait pas droit et qu’il voulait nous rappeler à l’ordre. D’où venait cette étrange tradition familiale, je serais bien en peine de le dire. Mais aujourd’hui encore, le mot stentor me fait tressaillir et me tenir un peu plus droite.

Pourtant, il y a aussi son côté médiateur. Celui qui apaise les tensions, celui qui s’interpose entre les doigts et les cordes. Son côté médius enfin, un peu comme si ce petit triangle ridicule devenait soudain le prolongement du doigt du guitariste.

Tout ce que je puis dire, moi qui ne joue que du piano, c’est que quand j’aperçois l’un de ces petits objets, j’ai soudain l’impression de me trouver face à un inestimable trésor. Si d’aventure un musicien oublie l’un de ses médiators chez moi, il peut bien me répéter dix fois qu’il ne l’a pas repris parce qu’il avait l’intention de le jeter à la première occasion, je ne pourrai malgré tout m’empêcher de le saisir délicatement entre mes doigts, de le caresser avec dévotion et, après l’avoir glissé dans un emballage protecteur, de le rendre avec déférence à son propriétaire… même en sachant qu’il finira probablement sa vie quelques minutes plus tard dans la première poubelle venue.

 

Roboratif

Rien que de le prononcer, je me sens roborée. Tout à l’inverse de son cousin rébarbatif, qui avouons-le est plutôt barbant, roboratif nous revigore, même s’il est un brin bourratif. C’est tout son charme, d’ailleurs. Il semble ne jamais s’arrêter. Roboraboroboraborobora… On nous remplit, on nous bourre, mais qu’est-ce que ça fait du bien !