Piste d’écriture : faire un portrait, à travers les mots et la manière de parler du personnage.

oncle

Mon oncle, tonton Joseph, était vieux garçon. Très grand, très sec, la carrure imposante, le cheveu plus que rare sur sa trombine flétrie par l’âge, ses grandes paluches comme des avirons m’attrapant pour me hisser jusqu’à sa hauteur, il me plaquait deux baisers sonores sur mes joues d’enfant.

 Tous les mercredis, il venait manger à la maison et j’attendais avec impatience sa venue pour commencer notre partie de cartes hebdomadaire. Il gagnait presque à chaque fois, à chaque fois je râlais et il m’arrivait aussi d’en pleurer, mais je n’aurais pour rien au monde raté ce moment que j’affectionnais tant.

 Son plaisir quotidien, devrais-je plutôt dire sa passion, était le vélo. Le vélo de course. Il se déplaçait uniquement avec ce moyen de transport, même pour parcourir plusieurs dizaines de kilomètres.

 Alors, quand j’entendais le bruit de ses freins lorsqu’il stoppait devant chez nous, je me précipitais pour l’accueillir et l’amenais très vite dans la salle à manger où nous jouions pendant des heures. Notre jeu de prédilection était « la bataille », mais nous aimions nous affronter dans plein d’autres disciplines.

 Lorsque, immanquablement, je sortais en larmes de la pièce pour la énième fois, ma mère s’énervait et formulait toujours le même reproche :

 « Tu pourrais la laisser gagner quelquefois ! »

 Il souriait, ne répondait rien. Mais il m’arrivait de le vaincre et ces fois-là, on m’entendait hurler de joie jusqu’au bout de la rue !

 Tonton Joseph était un homme facile à vivre, il acceptait d’aider quand c’était nécessaire, ne refusait jamais de faire une course si on le lui demandait. Toujours disponible pour qui le voulait.

 Sa plaisanterie préférée était de nous lancer en partant : « À l’année prochaine ! » et il éclatait de rire, d’un rire tonitruant, grave et puissant.

 J’aimais me hisser sur ses genoux cagneux. L’été toujours en bermuda long, ses mollets pigmentés par le soleil cuisant, le rôtissant, lorsqu’il sillonnait la poix brûlante de nos routes sur le dos de son vélo de course, les étés de mon enfance.

 L’hiver, il entourait les jambes de ses pantalons de pinces, pour ne pas être gêné pendant ses pédalages intensifs. Il était très vieux et nous avions toujours peur lorsque, le voyant partir, il trantaillait sur le dos de sa bécane, luttant pour insérer ses panards « 45 fillette » dans les étriers du vélo. Lorsqu’enfin, il y parvenait, nous soufflions de soulagement, persuadés qu’un jour ou l’autre il tomberait.

 Il était toujours libre pour nous rendre service, tout le temps sauf lorsque le Tour de France débutait. Alors là, il ne fallait absolument rien lui demander, ni jeux, ni course dans le quartier, et c’est à peine s’il prenait le temps de manger, de peur de rater le début de l’étape !

 Planté devant la télé, les yeux rivés sur le petit écran, il prenait possession de l’objet convoité. Je ne pouvais même pas regarder mon émission préférée du mercredi : « le Club Dorothée ! ». Je pestais et allais voir ma mère pour qu’elle fasse quelque chose, mais elle haussait simplement les épaules, façon de signifier : « Je n’y peux rien, c’est comme ça chaque année. » Alors je repartais furieuse et en voulais à mon oncle de ne plus s’occuper de moi ! Caprice d’enfant.

 Une année, le Tour de France est passé dans notre ville, dans notre quartier précisément, juste devant la maison. Alors, vous expliquer le ramdam que cela a été lorsqu’il l’a su, serait ardu. Le jour J nous étions postés plusieurs heures avant le départ pour ne pas manquer ce moment extraordinaire. La veille, les coureurs avaient terminé l’étape au bout de notre rue. Nous attendions ce départ qui se préparait, un peu comme des enfants devant un stand de bonbons. Tonton Joseph me nommait tous les participants et lorsque Poupou est passé juste devant nous, j’ai cru qu’il allait faire un malaise. Quel moment merveilleux ! Il exultait ! N’arrêtait pas de parler, et pour quelqu’un de silencieux, c’était une prouesse.

 Tonton était un peu comme le grand-père que je n’ai pas eu. Il m’amenait partout, à la plage, à la piscine, la semaine quand mon père travaillait. L’été sur le sable, je me souviens qu’il y avait beaucoup de crabes, et terrifiée par ces bestioles je grimpais sur lui plus que je ne me hissais pour fuir ces crustacés aux pinces agressives qui ne manquaient jamais une occasion de me saisir le gros orteil et me faire hurler.

 Il avait été fait prisonnier en Allemagne et de fort et costaud, il était revenu maigre et sec. Ses défroques donnaient toujours l’impression de flotter autour de son grand corps, un peu comme les voiles d’un trimaran qui auraient été fixées par erreur sur un rafiau de pêcheur.

 Le rire facile, les mirettes pétillantes, le crin épais au-dessus de ses yeux perçants, il était un compagnon agréable. Malgré un destin difficile, peu épargné par les aléas de la vie, il restait étonnamment jeune d’esprit. Toujours gai, ce fut un tonton-grand père formidable.

Copyright Corinne Christol-Banos