trottoir

Piste d'écriture: raconter une histoire à rebours, en commençant par la fin et en remontant dans le temps.

19/1/2020

Un homme avec une pancarte « Nous les invisibles ! »

Il est à la rue. Avec ses chiens, il s'est installé dans un coin de la place, proche de l'arrêt de tram, à la sortie du centre commercial du centre-ville, sur un carton.

Il semble avoir passé sa vie là, inscrit dans le paysage.

Bien sûr ils ont voulu l'aider, l'en sortir, les passants, les voisins, les services sociaux, mais il ne les comprend pas.

Images, repères, langue…  Il a quitté cet autre monde depuis bien longtemps, des mois des ans. Parfois des secondes, car dans ses rêves il est hanté par un jeune homme qu'il ne reconnaît pas.

 

Dédé, Farsi, Outrance, ses compagnons de galère ou de survie : « Ouais tu l'as chopée la vieille, veinard, file-moi ton blouson, une sèche, du pain, un litron. »

 Ça frise les 3 degrés : « Café monsieur ? » Les amis de la rue te filent un sandwich une soupe le soir lors des maraudes. Ils connaissent les planques de la nuit, ils ont le sourire. Il ne leur répond pas, question de survie, ça pourrait être mes gosses résonnerait dans ses circuits éradiqués, il en aurait des larmes givrées, c'est pas possible. Le froid lui avale toute introspection, son cœur aux battements désordonnés retient la toile sous le vent. Une aubaine, y a un collègue qui a crevé hier matin, les pompiers l'ont embarqué, « l’invisible » a récupéré aussitôt son sac de couchage.

 

Gagner

Un jour une heure un repas une nuit un sac de couchage une tente un carton un gobelet pour la manche un blouson des godasses des pantalons avec une fermeture éclair des pulls un litron un coin abrité un couteau pour se protéger. Et les croquettes de chiens, ça c'est l'affaire des soutiens. D'ailleurs, ce sont eux, les chiens, qu'on voit en premier, qu'on plaint, c'est le passeport incontournable, le droit du sol. Il se les est collés même s'il les piffrait pas.

 

Minuit, la pleine lune.

 

19/01/2001, dix ans plus tôt

Une jeune femme emmitouflée se penche vers lui, il ronchonne, se secoue et se resserre dans son sac kaki, il a pas fait la guerre pourtant se dit-elle, le croit-il ?

Elle braque sa lampe de poche, l'interpelle, un nom surgi du fond de sa mémoire : « Louis ? Louis Grandjean ? » Elle secoue contre ses yeux pochés un vieil article de presse, comme pour l'éventer. Il ne réagit pas, elle insiste, le faisceau vise le papier maculé. Tout en se redressant, elle récite d'une voix puissante :

 L'entreprise de matelas Grandjean, située à Cergy-Pontoise, a brûlé dans la nuit du 18 au 19 janvier 1981, des travailleurs clandestins logés dans le local attenant sont morts étouffés.

Le patron de l'usine, injoignable, s'est volatilisé. Sa femme a été condamnée à sa place et sa fille placée en foyer.

« L’invisible » s'agite enfin sortant de sa torpeur, lance des éclairs vers la jeune femme qui lui donne des coups de pied. Cette fois les chiens se mettent à grogner dérangés dans leur sommeil.

« Louis Grandjean, j'ai mis vingt lourdes années à suivre ta trace, c'est toi, tu ne peux t'échapper cette fois. Ecoute-moi : je suis ta fille ! » lui crache-t-elle à la figure. « L’invisible » se hisse lentement sur les coudes, puis s'assoit, le dos bosselé de couches de parka fripé . Il se frotte les yeux, fixe les bouts de ses souliers qui rebiquent, se met à trembler suer grelotter tousser. Enfin, il pleure.

Il pleure là sans oser la regarder, sa fille qui l'a retrouvé et le secoue, hargneuse de vingt années saccagées.

 

19-1-81

L'emprise du feu a tout dévasté en une nuit. Un acte criminel, de vengeance, calculé, ou la mala suerte? Le grand Louis n'avait assuré les marchandises qu'à 25% du stock réel. Il s’effondre puis disparaît.

 

19-1-80

Tout jusque-là s'est bien passé, un bon paquet de matelas, maîtrisés les aléas de la concurrence.

 

19-1-1979

Bon anniversaire ! L'entreprise a pris de l'ampleur, il l'a déménagée dans la zone industrielle de Cergy-Pontoise.

Au sortir de l'autoroute, de grands hangars affichent son nom en rouge coquelicot. Michèle lui a donné une fille, le même jour que son père, elle a fêté ses 6 ans. Bonheur coquelicot.

 

19-1-1974

Un nouveau défi : Louis Grandjean reprend les rênes de l'entreprise, seul, avec hypothèque sur sa maison et les locaux, le bureau et le local de stockage attenant.

Son ami et associé Jean l’a planté quand le beau-père de Louis a fait faillite lors de la grande crise en Amérique. Celui-ci possédait 45% des parts de leur entreprise. Il était dans l'export des vins français haut de gamme, maintenant il n’est plus dans grand-chose.

 

19-1-1971

Le réseau Literie Grandjean et Jean est en place. Roland, le jeune frère de Louis resté à la ferme, les rejoint. Il fait les livraisons de matelas dans toute la France.

Le père de Jean, Albert, le met sur la piste du garage en liquidation. Ils y installent leur bureau et le local de stockage où ils préparent les commandes.

L'enseigne est trouvée.

Jean, son ami et associé, a investi du cash, 25 %, prêté par son beau-père, René. Il trompe Claire, sa femme mais pérore d'amour devant les clientes de son salon de coiffure (qu'il séduit ensuite).

 

19-1-1969

Louis est satisfait mais Jean le pousse à la vitesse supérieure. L'idée des matelas lui vient quand il s'installe avec Michèle.

 Plein d'ardeur et de gouaille, Louis déjoue les difficultés en bateleur, sa banquière médusée par ses capacités de rebondir lui a donné une fille, sa main et un pavillon confortable.

C'est à Louis de chercher des fonds de son côté

Jean assez fin de corpulence, coquet et joli minois, repère un salon de coiffure mixte, il choisit la jeune stagiaire timide pour s'occuper de lui. Un nouveau projet en suspens ?

 

19-1-1967

Montés à la capitale en stop, ils atterrissent à l'auberge de jeunesse de Bondy, là où le père de Jean, Albert, a refait sa vie avec Sylvie, secrétaire dans un garage. L’été passe vite. Ils trouvent du taf, l’un vendeur sur les marchés, l’autre en usine. Il s’agit de se refaire, pour repartir dans les affaires !

 

19-1-1965

Jean et Louis Grandjean, nés à Maizet, un hameau de 40 habitants en Normandie, traînaient ensemble depuis l'enfance, dans les champs de pommes à se viser, faire fuir les vaches qui broutent tranquillement dans les herbes hautes, attraper les grenouilles et les tordre jusqu'à ce que la tête pendouille et que la bave coule, que le dernier croassement s'échappe à la nuit tombante.

Les deux amis, fomentent à l'adolescence de monter une affaire enrichissante comme le Maire de la commune qui a fait fortune dans les rouleaux de pécu et jouit désormais d'un château digne d'un conte de fées. Ils rêvent de dévoyer ses filles qui sont promises à la haute société et non à des crétins de paysans comme eux.

Grandes résolutions de début d’année : ils vont entrer eux aussi dans le commerce.

Ils s'engagent, inséparables sur les marchés pour vendre des pommes de Normandie qu'ils achètent au pays. Une première affaire à deux qui très vite bat de l'aile, les économies ont fondu.

 

19-1-1947

Tout avait pourtant bien commencé…

 

Chantal J