Piste d’écriture : le début des Lettres des Iles Baladar, de J. Prévert, où l'on comprend que nommer et surnommer, c’est s'approprier et créer une relation.

Elio était un marin encore plus hardi que les autres. S’il n’éprouvait pas plus que ses confrères le désir de faire naufrage tous les jours, il ressentait cependant une fascination sans égale pour les îles Baladar, une fascination que d’aucuns auraient jugée maladive. Bien que ne s’appelant pas d’Aucun, puisque ses parents avaient préféré Gertrude, la femme d’Elio partageait cet avis. Son mari partait de plus en plus longtemps et de plus en plus souvent loin d’elle pour espérer entrevoir, dans le cercle étriqué du bout de sa longue-vue, l’une de ces petites cachotières insaisissables et cette bonne Gertrude finit par en concevoir un certain ressentiment, qui se mua bientôt en un ressentiment certain.

Gertrude aimait les hommes hardis, mais elle aimait mieux quand ils s’enhardissaient à tenter de la conquérir elle plutôt que des cailloux au milieu de l’océan ; aussi, en rentrant chez lui après l’une de ses interminables expéditions, Elio découvrit-il que sa femme avait finalement remplacé son hardi marin par un hardi séducteur sans d’autre attrait pour l’exploration que celle du corps féminin.

Contre toute attente, Elio en éprouva un certain soulagement. A présent, il n’avait plus aucune raison de demeurer sur la terre ferme et il pouvait se consacrer corps et âme à sa passion insulaire.

 

Il fit donc tous les préparatifs nécessaires pour une nouvelle expédition, qu’il souhaitait plus longue que jamais ; et puisqu’il était question de jamais, il avait surtout l’intention de ne jamais revenir, à tout le moins pas tant qu’il n’aurait pas posé le pied sur le dos de l’une de ces îles mystérieuses.

La Nouvelle Gertrude, tel était le nom qu’il avait donné au navire flambant neuf qu’il avait fait construire pour l’occasion, quitta fièrement le port un matin d’avril grisâtre et s’élança toutes voiles dehors à l’assaut de l’océan infini avec à son bord une dizaine de marins et des vivres pour plusieurs mois de voyage.

Le bateau vogua longtemps sans incident particulier, si l’on omet bien entendu, durant les trois premiers jours de l’expédition, les vomissements incessants de Tino, le plus jeune des hommes, qui perdit ainsi toute chance de continuer à faire croire qu’il était un marin aguerri alors qu’il n’avait encore jamais mis les pieds sur un navire. Pendant plusieurs semaines, il ne se passa absolument rien, au point que le récit des vomissements de Tino se mit à paraître particulièrement palpitant aux yeux des lecteurs de cette histoire.

 

Un jour cependant, alors que le soleil parvenait enfin à déchirer le voile gris des nuages, la vigie poussa un hurlement dans lequel le mot « terre » ne put être distinguable que par les plus experts, ou peut-être seulement par ceux qui avaient assez de logique pour raisonner que la vigie ne braillait jamais autre chose que ce mot-là.

Elio se jeta si précipitamment sur sa longue-vue qu’il faillit se l’enfoncer dans l’œil, ce qui avouons-le eût été quelque peu dommage pour le pauvre homme. Une petite île verdoyante sautillait à l’horizon, à moins que ce ne fût le tangage qui donnât cette impression, qui aurait pu l’affirmer ? Le marin consulta sa carte et constata avec excitation que cette petite tache émeraude sur l’océan ne correspondait à aucune des îles Baladar qu’il avait pu inscrire. A quelques dizaines de milles, il avait marqué l’emplacement de l’Ile Soudaine, puis un peu plus loin celui de l’Ile Apparition et enfin, plus au nord, de l’Ile A l’Ouest. Mais celle-là, elle n’existait pas.

Au moment où il trempait sa plume dans l’encre pour l’ajouter, une violente secousse fit basculer son encrier et tous les jolis points, les petits traits, les croix minutieuses de sa carte se transformèrent en une grande tache noire aux contours harmonieusement inattendus. Voilà qui lui apprendrait à tracer ses cartes maritimes au fusain comme tout le monde au lieu de faire le malin, tiens ! Mais Elio était si ému par la découverte de la nouvelle île qu’il ne se sentit pas tellement affecté par la perte de l’unique carte présente à bord de la Nouvelle Gertrude.

Une autre secousse et la chute de plusieurs objets sur sa tête finirent toutefois par le tirer de son hébétude émerveillée. Il sortit enfin le nez hors de sa cabine et s’aperçut qu’un grain particulièrement mauvais s’était levé. Des vagues gigantesques secouaient la pauvre Nouvelle Gertrude et des nuages sombres et menaçants s‘amoncelaient au-dessus d’elle. La petite île merveilleuse aperçue un peu plus tôt, évidemment, avait disparu.

 

Elio, qui rappelons-le à toutes fins utiles était un marin plus hardi que les autres, prit alors une étrange décision. Plutôt que de fuir le gros temps, il décida qu’il fallait l’affronter et ne surtout pas bouger. Il sentait que cette fois, il ne devait pas reculer s’il voulait avoir une chance de réaliser son rêve. Les voiles furent repliées à la hâte, des marins furent chargés d’écoper l’eau qui envahissait le navire tant les vagues étaient hautes et d’autres furent jetés à la mer par la violence de la tempête avant même que l’on ait pu leur assigner une tâche.

Mais la nouvelle Gertrude tint bon. Après une nuit terrible, un nouveau jour se leva, clair et paisible comme le regard de l’ancienne Gertrude. Le navire avait subi quelques avaries sans trop de gravité, la moitié des marins étaient morts mais tout restait possible.

Elio se saisit de la longue-vue et monta lui-même dans le nid de pie. Il craignait que, comme toutes les autres fois, son île ait disparu et soit allée se balader autre part ; aussi poussa-t-il un hurlement de triomphe qui le fit instantanément passer pour fou à lier auprès de ses cinq hommes restants en découvrant que son petit joyau de verdure sautillait toujours à l’horizon au même endroit que la veille, à moins que ce ne fût la houle agitant le navire qui donnât cette impression de sautillement, il était toujours aussi difficile de l’affirmer.

Fasciné, il décida d’appeler son île, parce qu’évidemment, c’était son île à lui, l’Ile Fidèle. Il avait bien envisagé un instant de la baptiser l’Ile Gertrude, mais dans la vie, il fallait parfois savoir passer à autre chose ; et puis, Gertrude était tout sauf fidèle, contrairement à ce bout de rocher qui l’avait sagement attendu, et il ne pouvait pas lui faire une telle insulte, au rocher bien entendu.

Les voiles, ou du moins ce qu’il en restait, furent hissées à nouveau et le fier navire, si tant est que l’on puisse être fier d’avoir un mât cassé et une moitié d’équipage, et si tant est aussi que les bateaux puissent ressentir de la fierté, se remit à fendre les flots en direction de Fidèle.

 

Mais les Baladars n’avaient pas épuisé toutes leurs ressources pour se débarrasser des marins trop hardis. Vers midi, un brouillard aussi épais que la mauvaise foi de l’ancienne Gertrude quand elle avait tenté d’expliquer à son mari que ce n’était pas ce qu’il croyait se leva autour du navire et il devint parfaitement impossible de distinguer quoi que ce fût à plus de quelques centimètres devant soi. Après une collision avec un autre marin qu’il n’avait pas vu à cause de cette purée de pois, Elio décida qu’il était inutile de poursuivre la navigation dans ces conditions, le plus grand risque étant de perdre Fidèle et de changer de cap par erreur.

La nouvelle Gertrude fut donc à nouveau immobilisée et contrainte à une insupportable attente, le même genre d’attente qui avait poussé l’ancienne à trahir son homme. Il restait à espérer que cela ne se produirait pas une seconde fois.

 

Pendant trois jours et trois nuits, le navire resta immobile dans le brouillard qui refusait de se dissiper. Puis, quand enfin il consentit à se lever quelque peu, il fut remplacé par une nouvelle tempête aussi effroyable que la première.

Celle-ci fut moins clémente, ou peut-être la présence de récifs l’aida-t-elle en quelque façon. Quoi qu’il en fût, après douze heures à essuyer le vent, les vagues et la fureur du ciel, la nouvelle Gertrude n’était plus qu’une vieille carcasse désarticulée s’enfonçant vers les profondeurs et les marins restants, en ce sens, lui ressemblaient beaucoup, éparpillés aux quatre coins de l’océan. Seul Elio, grâce à une chance extraordinaire dont seuls dit-on bénéficient les cocus, parvint à s’en sortir vivant.

A moitié nu, le corps meurtri, il fut balloté par les eaux en furie pendant près de deux heures avant d’échouer, inconscient, sur une plage de sable blanc.

 

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il mit un moment à rassembler ses derniers souvenirs et à comprendre où il se trouvait. Puis, l’évidence le saisit et avec elle une joie aussi puissante que la tempête qui, puisqu’on en parlait, s’était visiblement apaisée pendant son sommeil. En se retournant, il aperçut, au-delà de la plage, les premières frondaisons d’une forêt verdoyante. Il n’y avait pas de doute possible, il était arrivé sur Fidèle.

Fidèle, un nom que cette île portait fort bien d’ailleurs ; en effet, comme Elio était le seul marin qui se montrât plus hardi que les autres, personne ne vint jamais le chercher sur son caillou au milieu de l’océan. Cette petite île, qui après quelques jours s’avéra aussi dénuée d’intérêt que peut l’être une île inhabitée de quelques centaines de mètres de circonférence, fut la seule et unique compagne d’Elio, toujours fidèle, jusqu’à la fin de son existence. Une existence étonnamment longue, d’ailleurs, pour quelqu’un qui ne se nourrit que de crabes et de fruits ; Elio mourut à l’âge de quatre-vingt-trois ans d’une noix de coco dans la tête. C’est le problème, quand on devient âgé et qu’on a besoin de faire la sieste ; les cocotiers sont de bien piètres parasols.

Lettres des Iles Baladar a été édité aux Editions Gallimard Jeunesse 1952, réédité en 1999 en Folio Cadet. Illustrations d’André François.