Piste d’écriture : le début des Lettres des Iles Baladar, de J. Prévert, où l'on comprend que nommer et surnommer, c’est s'approprier et créer une relation.

 Elles étaient quatre petites filles, entre 7 et 10 ans, habitant la même rue, fréquentant la même école, toujours ensemble. Elle formaient un groupe solidaire, joyeux. On les voyait les jours de vacances investir le quartier, traînant avec elles des bric-à-brac hétéroclites comme autant de trésors.

Leur principal point d’attache, leur base pourrait-on dire, était la place de l’Olivier. Une petite place carrée cernée de quatre bancs, où un olivier rachitique persistait à subsister. Elles l’appelaient la Petite courette et y avaient établi leurs maisons. Quatre bancs, quatre maisons et le salon où l’on cause où l’on fait la dinette sous l’olivier.

Pendant des heures, ce n’étaient que pépiement, chuchotis, ou querelles vite résolues.

Parfois l’une d’elles, lassée, jetait : « Et si on allait à Tahiti ? »

Et toutes de se précipiter sur la place voisine où la municipalité avait planté un palmier nain.

Vite, elles quittaient leurs chaussures, enfouissaient leurs pieds dans le sable au pied de l’arbre. Retroussant leur tee-shirt sur leur ventre blanc, s’enroulant dans un foulard criard ou affublées de lunettes de soleil qui avaient perdu leurs verres, elles prenaient des poses qu’elles pensaient glamour, tandis que l’une d’elles faisait mine de les photographier. Tahiti, au pays de la téléréalité, voyage si loin, si près…

D’autres fois, à la suite d’une lecture ou d’une émission de télévision c’était : « On serait allé à Chamonix, il y aurait de la neige... »

Elles extirpaient de leur bric-à-brac une vieille luge en plastique et quelques pelotes de laine dérobées dans les tiroirs familiaux, puis se rendaient sur l’une des buttes du terrain vague qui ceinturait les immeubles. La luge glissait aussi bien sur la terre, la bataille de boules de laine leur donnait les même joues rouges que si elles s’étaient trouvées… à Chamonix.

Les mêmes buttes pouvaient un autre jour figurer le Sahara. Serviettes de table sur la tête, trainant leurs ours en peluche comme autant de colonies de chameaux, gourde en bandoulières, elles cheminaient lentement sur le terrain vague, s’écroulant de chaleur, se trainant dans la poussière.

A la reprise de l’école, le maitre ne manquait pas de demander à ses élèves de raconter leurs vacances :

Il fut surpris de lire : « J’ai habité sur le banc de la Petite Courette. Un jour je suis allée à Tahiti, j’ai aussi fait de la luge à Chamonix et j’ai failli mourir de soif avec mes copines dans le Sahara. »

tapis volant

Lettres des Iles Baladar a été édité aux Editions Gallimard Jeunesse 1952, réédité en 1999 en Folio Cadet. Illustrations d’André François.