sirène

Piste d'écriture: quand la vie dérape. Inspiré par le début de « Le bonheur aurait-il des nageoires ? » de Sophie Dabat, éd. Pygmalion, 2019

Blanche se laissa glisser dans la fraîcheur liquide, persuadée que tout allait bien se passer. Mais au lieu de flotter, le poids de sa queue la fit aussitôt couler. Sans avoir eu le temps de prendre sa respiration, elle se retrouva la tête sous l’eau, battant désespérément des bras tandis que son costume aux écailles irisées vertes et bleues s’enfonçait dans les profondeurs avec un scintillement de reflets nacrés.

Comment était-ce possible ? La frayeur et l’incompréhension se disputaient la priorité dans son petit cœur battant. Pourtant, sa mère l’avait bien dit, en lui offrant son costume : « Tu seras la plus incroyable sirène que le monde ait jamais vu. » Une incroyable sirène, c’était une femme-poisson capable de nager sans se noyer, de bondir hors de l’eau, de danser, de tournoyer, de chanter sans jamais perdre le contrôle. Pourtant, à peine était-elle entrée dans la piscine que cette queue, supposée battre l’eau avec une élégance et une dextérité sans pareil, s’était subitement transformée en un poids mort qui l’entraînait inexorablement vers le fond.

Blanche voulut hurler, mais son instinct de survie la poussa à fermer la bouche et à tenter, autant que possible, de retenir de l’air dans ses poumons. Battant toujours des bras de façon de plus en plus désordonnée, elle se mit à donner de grands coups de pied dans sa queue dans l’espoir de la voir enfin s’activer et la propulser vers la surface. Mais rien n’y faisait. C’était d’ailleurs peut-être ça le problème : ses pieds ! Les sirènes n’avaient pas de pieds ; c’était certes assez inconfortable pour vivre sur la terre ferme, mais dans l’eau, c’était drôlement pratique. Peut-être étaient-ce ses jambes qui l’empêchaient de mouvoir sa queue comme elle l’aurait dû. Sa mère avait beau lui avoir promis une transformation parfaite, elle avait échoué ! Mi femme, mi sirène, elle aurait dû comprendre que son projet était voué à l’échec.

Mais que pouvait-elle y faire, à présent ? Elle n’allait tout de même pas se couper les jambes ! D’abord, ça devait faire atrocement mal, mais surtout, elle ne voyait pas avec quoi elle pourrait procéder ni comment elle pourrait trouver le temps d’y parvenir avant de mourir noyée. Elle sentait une pression de plus en plus forte sur sa poitrine ; elle avait désespérément besoin d’air et il lui fallait trouver une solution maintenant et tout de suite, sans quoi tout serait fini. Et puis l’illumination lui vint, très vite en réalité, mais le temps dans ce genre de situation a une fâcheuse tendance à se déformer, s’étirant ou se compressant de façon tout à fait aléatoire, si bien qu’elle eut l’impression de lutter contre l’asphyxie pendant de longues minutes avant de savoir que faire. Si elle ne pouvait pas se débarrasser de ses jambes, elle pouvait toujours se délester de sa lourde queue. Une petite fille avec deux bras et deux jambes, c’était toujours plus efficace qu’un espèce de monstre mi fille, mi sirène. Avec les dernières forces qui lui restaient, tentant d’ignorer la brûlure dans ses poumons et l’effroyable sensation du manque d’air, elle glissa une main dans son dos et parvint à faire descendre la fermeture éclair de son costume. Puis, gesticulant, se tortillant, donnant des coups de pieds, tirant de toutes ses forces, elle parvint à se dégager totalement du lourd déguisement, une sorte de combinaison, bustier pailleté en haut, grande queue de poisson aux écailles chatoyantes en bas, qui l’avait pour une journée de carnaval transformée en sirène. Le vêtement tomba sans grâce au fond de l’eau et Blanche, dans un ultime effort, battit des bras et des jambes pour rejoindre la surface. Lorsque sa tête émergea, elle prit la plus profonde et la plus merveilleuse inspiration de toute sa vie. L’air avait un parfum délicieux, mélange des vapeurs de chlore, des fleurs du grand tilleul qui poussait non loin, de l’herbe fraîchement coupée et de mille autres subtiles nuances qu’elle n’avait jamais remarquées auparavant et qu’elle goûtait à présent avec délice. Elle constata avec soulagement qu’elle ne s’était pas éloignée du bord ; elle s’agrippa à la margelle, se hissa hors de l’au et se laissa tomber à plat ventre de tout son long sur les dalles chauffées par le soleil. Dépitée mais heureuse de s’en être sortie vivante, elle contempla un moment son costume abandonné au fond de l’eau, masse informe verte et bleue, aux contours mouvants, inerte et absurde.

Elle détourna finalement la tête, appuya sa joue sur son bras replié et ferma les yeux.

Cette journée avait pourtant tellement bien commencé… Le carnaval de l’école, voilà un événement que toutes ses copines et elle attendaient depuis si longtemps ! Le mystère autour du déguisement des unes et des autres, la préparation de son propre costume, le défilé dans les rues, le concours enfin pour élire le plus beau costume de l’année, tout cela était tellement excitant ! Devenir une sirène, elle en avait rêvé, elle l’avait désiré si fort que, dans son esprit d’enfant de six ans, quand elle s’était enfin glissée dans le costume ce matin-là, elle s’était convaincue que son rêve était devenu réalité. Les écailles de sa queue étaient si douces, si lisses, si brillantes, leur camaïeu de vert et de bleu évoquait si bien les lagon tropicaux, tout était si parfait que la transformation ne pouvait qu’être réelle et totale.

Il n’y avait qu’une seule personne, à part sa mère, qui connaissait son secret avant le jour J : c’était Rose, sa meilleure amie. Rose, elle, avait toujours rêvé d’être une fée, une fée ailée capable de voler et de lancer des sorts avec sa baguette magique. Les deux fillettes avaient passé un pacte : elle se confiaient mutuellement en quoi elle seraient déguisées pour le carnaval et, chaque soir, chacune d’elle devait dire une petite prière au dieu des sirènes et au dieu des fées pour que leur costume devienne leur véritable apparence.

Lorsqu’enfin elles s’étaient retrouvées ce matin-là, leur métamorphose était si évidentes qu’elles n’avaient même pas eu besoin de commenter l’événement pour savoir avec certitude que leurs prières avaient été exaucées. Rose portait une longue robe de la même couleur que son prénom, entièrement recouverte de paillettes, une baguette magique dorée au bout de laquelle brillait une étoile et deux grandes ailes dorées dans le dos. C’était une véritable fée, il n'y avait aucun doute là-dessus.

Blanche, profitant de la caresse du soleil qui faisait lentement sécher sa petite culotte, le seul vêtement qui lui restât après son aventure, se remémorait ces doux souvenirs quand soudain, une idée glaçante vint balayer en un éclair les écailles luisantes, le rose et les paillettes : Rose ! Bon sang, il fallait qu’elle la prévienne !

En un éclair, Blanche se retrouva sur ses pieds. Elle chercha ses sandales, ne les vit pas, y renonça et se mit à courir pieds nus en direction du portail du jardin. Les deux amies, convaincues que l’une savait désormais nager à la perfection et que l’autre pouvait voler à l’envie, avaient décidé de terminer la journée en testant leurs nouveaux pouvoirs. Elles s’étaient mis d’accord, elles devraient agir exactement à la même heure pour que la magie opère. A dix-huit heures précises, Blanche devait plonger dans sa piscine et Rose s’envoler depuis la fenêtre de son immeuble, au troisième étage. Les petites filles n’habitaient qu’à quelques centaines de mètres l’une de l’autre et, dès que l’une aurait réussi ses premières longueurs à coup de queue et l’autre son premier vol à tire d’ailes, elles devaient se retrouver au petit square à mi-chemin entre leurs deux logis. Mais ça n’avait pas marché comme elles l’avaient prévu et, du haut de ses six ans, Blanche avait parfaitement conscience que si elle avait failli mourir noyée, plus terrible encore serait le résultat si Rose s’élançait de la fenêtre de sa chambre en pensant pouvoir battre des ailes.

Nombreux étaient les passants à flâner dans les rues en ce jour de printemps, nombreux furent ainsi les témoins médusés de la course éperdue sur un trottoir ensoleillé d’une petite fille seulement vêtue d’une culotte blanche. Il ne fallut guère plus d’une minute à l’enfant essoufflée pour arriver au bas de l’immeuble de son amie. La fenêtre de la chambre de Rose donnait sur le devant de l’immeuble et machinalement, Blanche jeta un coup d’œil autour d’elle pour vérifier qu’une fée désarticulée ne gisait pas quelque part sur le bitume du parking. Ne découvrant rien de tel, son regard remonta le long de la façade jusqu’à trouver la fenêtre. Elle savait la reconnaître, Rose la lui avait montrée. C’était cependant la première fois qu’elle faisait le chemin seule depuis sa maison, ses parents étaient très clairs sur le sujet : elle ne devait jamais sortir dans la rue toute seule. Elle se sentit soudain très coupable, mais, songea-t-elle, elle saurait leur expliquer que sauver la vie de sa meilleure amie était plus important que de respecter leurs petites règles !

Là-haut, la fenêtre était ouverte, mais elle n’y voyait personne. Se pouvait-il que Rose se soit envolée alors qu’elle avait coulé comme une pierre ? Rose aurait-elle mieux fait ses prières qu’elle ? Elle n’eut toutefois pas le temps de s’interroger davantage, car des hurlements provenant du haut de l’immeuble et se répercutant tout autour d’elle sur le béton lui firent lever la tête.

« Mais ça ne va pas ! Qu’est-ce qui t’a pris ? On est au troisième étage, Rose, au troisième étage ! Elles sont fausses, ces ailes, tu t’en rends bien compte, non ? »

Et les hurlements continuaient ainsi sans interruption, passant de la hauteur de l’immeuble à la fausseté des ailes dorées, si hystériques que Blanche mit un moment à reconnaître la voix de la maman de Rose. Quand elle l’eut enfin identifiée, elle poussa un profond soupir de soulagement. Rose avait bien essayé de voler, mais sa mère l’avait arrêtée à temps. La petite fille, oubliant sa nudité, s’avança vers l’entrée de l’immeuble pour sonner chez son amie. Peut-être pourrait-elle calmer quelque peu, en s’y prenant bien, la fureur du dragon contre la petite fée. Toutefois, au moment où elle allait poser son doigt sur le bouton de la sonnette, le cri d’un autre dragon derrière elle, encore plus terrifiant que le précédent, la fit sursauter et se recroqueviller contre la porte de l’immeuble.

« Blanche ! Viens ici tout de suite ! »

A côté des flammes de la colère de son père, celles de la maman de Rose n’allaient plus ressembler qu’à des flammèches… Qu’importait ; la sirène et la fée étaient indemnes et la magie de leur vie ne faisait que commencer.