Cette piste d'écriture m'a été inspirée par la nouvelle « Un train d’avance », de Franck Thilliez, in Treize à table 2021, Pocket 18254. F. Thilliez y met en scène Natan et sa fiancée, Hannah. Lorsque Natan, parti vers la tête du train pour acheter une boisson, franchit le sas entre un wagon et un autre, il se rend compte qu'il a avancé aussi dans le temps. 

"Un peu déboussolé, Natan déverrouille la porte devant lui et passe dans la quatrième voiture. Bouffée de chaleur : le chauffage ici tourne à fond. Il ôte son bonnet, ouvre son blouson. Le compartiment est beaucoup moins bruyant que le précédent. Quelques personnes parlent encore, çà et là. Une femme remplit des cases de mots croisés, un homme écoute de la musique dans un modèle de walkman que Natan n’a jamais vu, tant il est compact – pas plus grand qu’un briquet. Il s’attarde sur un garçon qui joue à un jeu électronique en s’acharnant sur les boutons et une manette en forme de croix. On peut y lire : Game Boy Advance. Le jeu a l’air d’une fluidité et d’une finition incroyable. Il ignorait que ce genre de console portative avec un écran couleur existait. Une nouveauté pour Noël ?" 

Thilliez nous fait entrer dans ce nouvel univers par des détails, qui amusent et intriguent, avant que le choc ne survienne: Hannah est assise au même numéro de place, elle attend toujours qu'il revienne avec une boisson, mais dix ans plus tard... Pourquoi ce bond dans le temps? Comment? Dans le fantastique, il faut qu’il y ait un sens aux choses qui arrivent. Est-ce parce que c’est l’anniversaire de Natan, et qu’il est justement né dans ce train, qu’il possède cette faculté de parcourir le temps dans un sens comme dans l’autre ? Quel est l'enjeu de cette faculté, son objectif secret ? Mais avant que ces questions se posent à Natan et à nous, il faut croire à l'expérience qui nous est contée, suffisamment pour accompagner le personnage. 

Dans un texte réaliste, pas besoin d’un dessein secret. Mais le passage d’un univers à l’autre (dans le cas d’un voyage par exemple) est plus saisissant lorsque l’on soigne la transition, et qu’on note les similitudes et différences.
Déboucher dans un aéroport inconnu. Passer un tunnel. Passer le fleuve. Quitter l’autoroute pour emprunter les petites routes. Descendre – ou monter – les étages d’un immeuble, les odeurs, bruits, appartenances sociales changeant à mesure… Franchir un col, regarder un nouveau paysage, invisible de plus bas.

L’important est de garder à l’esprit, quand on écrit, de signifier d’une façon ou d’une autre ce passage, soit parce qu’il a une portée symbolique, soit parce que justement, alors qu’on s’y attendait, il n’en a pas. Montrer les différences – ou l’absence de différences.