Piste d'écriture: créer un sas d'un univers à l'autre

            Minuit ; l’heure du crime, des sorcières, des fantômes… Le simple fait que le rendez-vous ait été fixé à cette heure avait fini de me convaincre. Le ciel était indigo, piqueté de quelques étoiles lorsque les nuages daignaient leur faire un peu de place. ; le vent faisait murmurer la haie du jardin et me gratifiait de caresses fraîches parfumées à la terre humide et aux fleurs printanières. Vêtu d’un survêtement et de baskets, j’ai enjambé l’encadrement de ma fenêtre et repoussé les volets derrière moi en priant pour que le vent n’ait pas l’idée de s’amuser avec et de les faire claquer. La nuit silencieuse semblait m’appartenir toute entière, une sensation exaltante que je n’avais encore jamais ressentie. J’ai rasé les murs de la maison aussi longtemps que possible puis j’ai piqué un sprint jusqu’au portail. Il n’y avait aucune raison que l’un de mes parents soit encore debout à cette heure mais mieux valait rester prudente. Le pêne a émis un claquement qui ma semblé assourdissant lorsque j’ai refermé derrière moi et je suis restée un instant pétrifiée sur le trottoir, convaincue qu’un escadron de gendarmes allait débarquer pour m’arrêter. Quand j’ai eu la certitude que le bruit ne résonnait plus que dans ma tête et que sa seule conséquence avait été de faire aboyer le chien de la maison d’en face, j’ai pris une grande inspiration, poussé un profond soupir et me suis mise en route en savourant ma solitude.

            La maison de « tonton Robert » n’était qu’à quelques centaines de mètres. Nous habitions près de la sortie du village et elle se trouvait en plein centre, dans une impasse qui portait le joli nom de rue du Cul du Four, un nom qui nous avait beaucoup amusés, mon frère et moi, quand nous étions enfants, et avait donné lieu à un certain nombre de détournements que la bienséance m’encourage à ne pas évoquer ici. Quant à tonton Robert, décédé d’un arrêt cardiaque en 1974, à ma connaissance, il n’avait jamais été l’oncle de personne. C’était, d’après les plus anciens, l’homme le plus gentil qu’on ait jamais connu. Il vivait seul avec sa fille dans cette maison trop grande pour lui, il travaillait comme secrétaire à la mairie et il avait toujours consacré sa vie aux autres. Il apportait à manger aux sans-abris, allait chercher les médicaments des malades à la pharmacie, prêtait de l’argent qu’il ne récupérait jamais, transportait dans sa vieille voiture tous ceux qui n’en avaient pas et avaient besoin d’être conduit quelque part… Il connaissait tout le monde, appelait chacun par son prénom, avait toujours une attention ou un petit cadeau pour les gens qu’il croisait, si bien qu’il était peu à peu devenu, dans la bouche des habitants de Purgues, le tonton bienveillant de tous. Un jour, à ce qu’on disait, sa fille s’était pendue dans sa chambre. Ma curiosité dévorante m’avait fait poser mille questions, mais j’étais née en 2003 et peu de monde se souvenait vraiment des faits ; tout ce qu’il restait de l’affaire, c’était que le père n’avait pas beaucoup tardé à la rejoindre dans la tombe, alors qu’il avait à peine cinquante ans et que depuis, la maison de tonton Robert était hantée par leurs deux fantômes.

Je n’étais pas très encline à croire aux histoires de revenants, mais il fallait bien admettre qu’il planait autour de la maison de tonton Robert une aura de mystère. Personne, par exemple, ne l’avait jamais plus habitée. On ne savait même pas exactement à qui elle appartenait à présent. Mon père, à mes questions insistantes, avait répondu qu’il y avait une histoire de succession compliquée, qu’il ne fallait pas voir dans cet abandon autre chose qu’une affaire bassement matérielle. C’était tout à fait vraisemblable ; cependant, les regards que les gens lançaient à la maison abandonnée à la dérobée chaque fois qu’ils en passaient l’angle ne m’échappaient pas. Il y avait quelque chose d’étrange dans cet endroit, quelque chose que je brûlais d’être la première à découvrir.

            J’ai atteint l’esplanade sans rencontrer âme qui vive. Je l’ai traversée en quelques enjambées rapides et j’ai commencé à la remonter en frôlant les murs des boutiques aux rideaux baissés. A Purgues, tout le monde se connaissait et si je croisais qui que ce soit, mes parents en seraient informés en quelques minutes à peine. Tandis que je tournais à gauche dans la rue Jean Jaurès, soulagée de me retrouver à nouveau un peu moins à découvert, mes pensées se sont remises à vagabonder comme elles le font toujours au gré de mes pas.

J’avais découvert les Chasseurs de Fantômes un peu par hasard. C’était Mélodie, la nouvelle arrivée dans ma classe cette année-là et dont j’étais très vite devenue amie, qui m’avait permis de les rencontrer. Un soir que j’étais restée chez elle pour travailler un exposé, j’avais surpris une conversation téléphonique de sa sœur Aline, âgée de quelques années de plus qu’elle. Elle ne se cachait pas, je l’avais entendue alors qu’elle parlait en traversant le couloir. Elle évoquait des fantômes, un rendez-vous nocturne, et il n’en avait pas fallu davantage pour que mon intérêt soit éveillé. Je l’avais interrogée au cours du repas et elle m’avait expliqué que c’était leur spécialité, à ses amis et elle, de débusquer les fantômes et de tenter d’entrer en communication avec eux et de les comprendre. Leur petit groupe se mettait en quête de lieux supposément hantés et allait les explorer dans l’espoir de faire une rencontre intéressante. Au début, j’avais ri, ce qui n’avait même pas semblé contrarier la jeune fille. Et puis elle m’avait raconté quelques-unes de leurs expéditions et, même sans totalement parvenir à me convaincre quant à l’existence des esprits et autres joyeusetés revenues d’entre les morts, elle m’avait rendu l’idée de ces excursions nocturnes, parce que bien sûr les fantômes se réveillent toujours la nuit, si excitante que je n’avais eu dès lors plus qu’une idée en tête : trouver un moyen de me joindre aux Chasseurs de Fantômes.

La solution n’avait pas tardé à me sauter à l’esprit et, le lendemain, je demandais à Mélodie le numéro de téléphone de sa sœur pour lui parler de la maison de tonton Robert. Aline s’était immédiatement montrée très enthousiaste, ni elle ni aucun de ses amis ne connaissaient l’existence de cette maison hantée ni même de Purgues, mon village pommé au nom déplaisamment évocateur. Elle m’avait aussitôt demandé toutes les précisions nécessaires pour trouver l’endroit et je n’avais émis qu’une seule condition pour lui délivrer les informations qu’elle convoitait : je devrais être de la partie. Elle avait hésité, arguant que la chasse aux fantômes était délicate et nécessitait une grande connaissance du sujet, mais j’avais su être plutôt convaincante, lui rappelant que j’étais la seule à vraiment connaître Purgues, l’histoire de ses habitants et la vie de tonton Robert et de sa fille, que seule ma présence pourrait peut-être mettre leurs revenants en confiance. Après avoir concerté ses acolytes, elle avait finalement accepté. Evidemment, je n’avais rien dit à mes parents. Ils se seraient très certainement payé ma tête, mais ce n’était pas à vrai dire ce que je craignais le plu ; sortir seule à minuit avec des inconnus, pour une jeune fille de dix-sept ans, était tout simplement inacceptable pour eux, pas beaucoup plus que de sortir avec des inconnus tout court d’ailleurs, et tout ce que j’aurais gagné à leur avouer que je me préparais à cette escapade, ç’aurait été une surveillance militaire jusqu’à ce qu’ils aient acquis la certitude que l’idée m’était définitivement sortie de l’esprit.

            J’ai enfin aperçu le mur couvert de lierre du jardin de tonton Robert, celui qui donnait sur la rue des Vignes. Je l’ai rejoint, les semelles de mes New Balance n’émettant qu’un léger son feutré à chacun de mes pas, je l’ai longé et j’ai tourné dans la rue du Cul du Four. L’impasse, à cette heure, n’était plus qu’une bouche entrouverte sur une obscurité impénétrable. Je m’y suis pourtant engouffrée sans hésiter. Tout ce beau courage s’est effrité en un instant et mon cœur a manqué un battement lorsque j’ai vu soudain trois ombres remuer parmi les ombres. Il m’a fallu tout ce qu’il me restait de contrôle sur moi-même pour ne pas hurler. Puis une voix s’est élevée dans le noir et j’ai reconnu celle d’Aline. Elle a allumé une lampe de poche à sa puissance la plus faible, me permettant à peine de distinguer, dans la lueur blafarde qui a envahi l’espace étroit entre les façades des maisons, le visage de deux garçons d’une vingtaine d’années. Elle me les a rapidement présentés à mi-voix : Fabrice, celui avec un petit collier de barbe qui lui donnait un air plus mûr, était le caméraman du groupe. Parfois, m’a-t-elle expliqué, les fantômes n’étaient visibles que sur les vidéos, et pas à l’œil nu. Aussi Fabrice avait-il pour mission de filmer tout ce qu’il pouvait de l’expédition. Le deuxième, un grand blond dégingandé, s’appelait Lucas et était particulièrement instruit en matière de fantômes et d’esprits, Aline m’avait d’ailleurs bien précisé qu’il ne fallait pas confondre les uns et les autres. Je les ai salués à voix basse, je n’ai pas manqué le regard réprobateur de Lucas lorsqu’il nous a aperçus, moi et mon jeune âge, mais je l’ai superbement ignoré puis je leur ai expliqué qu’il ne fallait pas que l’on traîne ici trop longtemps car madame Truchet, la vieille qui habitait deux maisons plus loin, était du genre à regarder plus souvent ses fenêtres que sa télévision et à détester les bandes de jeunes voyous, comme elle disait ; ce ne serait pas très malin qu’elle nous prenne pour l’une d’entre elles.

Mes trois compagnons ont approuvé et Lucas s’est lancé à l’assaut du petit portail rouillé, jadis probablement vert,  qui s’ouvrait dans le mur décrépi. Avec une agilité déconcertante, il l’a escaladé, enjambé et a sauté de l’autre côté en quelques secondes à peine. Fabrice, après lui avoir fait passer son matériel vidéo, l’a suivi avec à peu près autant d’adresse. Puis Aline m’a fait signe que c’était à mon tour, ajoutant qu’elle restait derrière au cas où j’aie besoin d’aide. Un peu agacée d’être traitée comme une gamine, je me suis agrippée aux barreaux glacés, j’ai posé mon pied sur une barre transversale et j’ai soulevé mes cinquante-cinq kilos avec la grâce d’un hippopotame... jusqu’au moment où mon pied a glissé sur le métal humide et où je me suis retrouvée sur les fesses au milieu du trottoir. Voyant Aline s’approcher pour m’aider, je me suis dépêchée de m’y remettre avant qu’elle n’ait l’idée de me pousser les fesses ou autre chose d’aussi humiliant. Cette fois, j’ai réussi à me mettre debout sur la barre transversale, à enjamber le haut du portail et à sauter de l’autre côté où j’ai atterri sur les genoux dans un grognement. L’instant d’après, Aline bondissait souplement à mes côtés.

Nous étions dans un passage minuscule entre deux hauts murs au crépi mal en point. A un mètre du portail à peine, un petit escalier de sept ou huit marches permettait d’accéder au jardin qui se trouvait, je le comprenais à présent, surélevé par rapport à la rue. De l’extérieur, rien n’était visible au-delà du mur, sinon la cime de quelques arbres. Au fond de ce goulet étroit, malgré les quelques étoiles qui devaient toujours briller quelque part au-dessus de ma tête, j’avais l’impression de naviguer dans une obscurité épaisse et un peu effrayante. J’ai rapidement gravi les quelques marches qui menaient au jardin où les deux garçons nous attendaient déjà, espérant respirer un peu mieux une fois là-haut. Mais ce qui m’y attendait n’avait rien pour me soulager de cette drôle de pression sur ma poitrine : ce qui jadis avait peut-être été un charmant jardin arboré, à la pelouse entretenue, traversé d’une allée gravillonnée qui menait au perron de la maison ressemblait à présent à une forêt vierge. Il était presque impossible de distinguer le chemin menant à la porte tant il était envahi d’herbes folles qui me montaient jusqu’au genou. Quant au reste, c’était un enchevêtrement inextricable de buissons, de hautes herbes et d’arbustes qui entouraient de grands arbres aux ombres menaçantes qui n’avaient pas dû être taillés depuis des décennies. Le haut mur entourant la propriété semblait nous couper du vent et des quelques bruits de la nuit, si bien que j’avais brusquement l’impression de me trouver dans un endroit hors du monde, coupé de tout, où l’ombre et le silence régnaient en maîtres.

            Les trois chasseurs de fantômes, eux, ne semblaient guère impressionnés et ils étaient déjà en train d’étudier la façon dont nous allions pouvoir pénétrer dans la maison. La maison… C’était une grande bâtisse carrée, construite en pierres grises, mangée par le lierre et semblant nous dominer d’une puissance inébranlable et ancestrale. Si je ne croyais toujours pas franchement aux histoires de fantômes, je devais bien admettre que ce lieu était habité, sinon par des êtres, au moins par une histoire lourde, longue et fascinante.

Aline a soudain poussé une petite exclamation de surprise et l’instant d’après, le rayon de la lampe que tenait Lucas a fait briller quelque chose dans sa main.

« Les clefs étaient sous le paillasson, » murmura-t-elle, enchantée de sa découverte.

Je me suis demandée quel genre de personnes pouvait encore laisser ses clefs sous son paillasson, même à Purgues, avant de me souvenir avec une drôle de sensation que ce trousseau était sans doute là depuis plus de quarante ans. Sans autre cérémonie, la jeune fille a introduit la plus grosse des clefs dans la serrure et, après quelques tâtonnements, secouages de poignée, grognement et coups de pieds, la porte s’est entrouverte. Dans un effroyable grincement, Aline l’a ouverte en grand sur un univers de ténèbres bien plus profondes encore que celles du jardin.

Les trois amis ont poussé leurs lampes électriques à leur puissance maximale et nous sommes entrés prudemment, Fabrice fermant la marche, caméra en main, voyant rouge allumé. ........suite au prochain épisode.