Piste d'écriture: le secret, terreau de son jardin créatif, ou piège? Danièle a poursuivi à partir de l'extrait du texte de Jessie Burton, Les filles au lion, et de la phrase:

"Une partie de son problème venait du fait qu'Olive avait toujours été habituée au secret : c’était là qu’elle se sentait à l’aise, le stade à partir duquel elle commençait à créer. C’était un schéma que la superstition l’empêchait de briser."

Voilà pourquoi elle se retrouvait dans ce village du Sud de l’Espagne.

A Londres, elle recherchait les prétextes qui lui permettaient de s’isoler avec son art, dans un dialogue de traces, de couleurs et de lumières. Au besoin, elle les inventait. Cet espace réservé lui procurait un sentiment de puissance : personne n’interférait dans ses créations, sous ses doigts naissait un monde dont elle était le Grand-Maître, qui évoluait, grandissait ou périssait selon son gré. Elle était seule juge de la valeur de son œuvre.

Pourtant, elle avait fait cette démarche. Elle avait dévoilé ses travaux, les avait soumis à l’œil acéré d’un jury. Mais ceux-ci lui ressemblaient, évidemment. Ils participaient, comme elle, de l’univers de la création artistique.

Chez elle, on ne parlait pas, on n’expliquait pas. Jusqu’à ce voyage au fin fond de l’Espagne, que ses parents avaient entrepris sans la concerter malgré ses dix-neuf ans. Emmène-t-on une jeune femme de dix-neuf ans dans un pays si lointain sans lui demander son avis ? Elle n’était plus une enfant !

Depuis toujours, on avait décidé pour elle. On l’avait inscrite dans cet établissement pour jeunes filles bien élevées où l’on vous initie à votre future vie sociale : conversation agréable, mais sans opinion, culture générale très étendue, poésie, musique instrumentale. Il y avait aussi un cours pompeusement intitulé arts plastiques où l’on vous décrivait académiquement les œuvres des plus connus. Quel ennui !

On lui avait présenté aussi quelques partis avantageux d’une incroyable médiocrité.

Elle s’était murée dans le silence et la clandestinité de son art.

Assise au pied du lit de sa mère, elle percevait cette lettre sous ses doigts à la fois comme une possible échappatoire au carcan subit jusqu’alors, et comme le risque incommensurable d’une explosion dévastatrice du cercle familial. Sa mère arrivée malade dans ce village du bout du monde surmonterait-elle une telle annonce, révélation de l’échec cuisant de l’éducation de sa fille ?

Olive laissa une fois de plus la lettre au fond de sa poche. Elle se donna encore une grande journée de réflexion, après quoi elle devrait trancher.

Les professeurs… très impressionnés… imagination… originalité… hâte de recevoir… Les mots s’égrenaient dans son esprit, musique encourageante, reconnaissance de sa valeur. Retourner à Londres, au cœur de la vie intellectuelle et artistique, intégrer l’élite, vivre à découvert le bonheur de peindre, partager les plaisirs, les doutes, les réussites de la création avec les autres artistes, entrer dans un monde où elle serait en accord parfait avec elle-même.

Le matin, elle s’approcha de sa mère.

—Slade School of Fine Art a répondu favorablement à ma candidature et attend ma réponse. J’ai accepté. Je vais poster ma lettre tout à l’heure.

La TSF grésillait. « Les tensions augmentent considérablement à travers toute l’Espagne. Le monarchiste Calvo Sotelo a été assassiné par des militants républicains hier. Les militaires ripostent. »

Voilà : elle avait rompu le secret, les malheurs déferlaient.