Piste d'écriture: le secret, terreau de son jardin créatif, ou piège? Florie a poursuivi à partir de l'extrait du texte de Jessie Burton, Les filles au lion, dont voici la dernière la phrase:

"Une partie de son problème venait du fait qu'Olive avait toujours été habituée au secret : c’était là qu’elle se sentait à l’aise, le stade à partir duquel elle commençait à créer. C’était un schéma que la superstition l’empêchait de briser."

20190606_09343214 juin 1930

Je m’appelle Olive, j’ai 13 ans. J’ai trouvé ce carnet dans la petite boutique de monsieur Brown il y a quelques jours. J’ai tout de suite été attirée par les touches de couleurs sur la couverture, comme si un peintre avait posé au hasard ses doigts couverts de peinture sur le carton. Ça m’a plu alors je l’ai acheté avec mes quelques économies, sans trop savoir ce que j’en ferais. Au début, je pensais m’en servir de carnet à croquis, mais finalement, écrire quelques mots de temps en temps pour me laisser une trace à moi-même de ce que j’ai fait ou vécu d’intéressant m’a paru une meilleure idée.

 

Hier, je suis allée peindre à Kensington. C’était un moment fabuleux, je suis assez fière de la jolie maison victorienne que j’ai couchée sur le papier. Ce n’est pas une copie, ça n’a jamais réussi à me passionner de reproduire des images. C’est une vision de ce qu’était cette maison au moment où elle a été construite, de qui y vivait, de comment son jardin était fleuri… Bien sûr, mes parents ne savent toujours pas que je continue à peindre. Ça les rendrait fous, probablement. Heureusement, la probabilité qu’ils le découvrent est à peu près nulle, père est bien trop occupé par son travail, mère, bien trop assommée par les médicaments. Je jouis d’une liberté que toutes mes amies du collège m’envieraient, si elles en avaient connaissance. Mais elle m’est bien trop chère pour que je la partage avec qui que ce soit. Ma vie, en-dehors des heures passées au collège et de celles passées à la maison, est un secret que je garde jalousement. Au début, je n’y ai pas réfléchi ; il fallait que je peigne, c’était une question de survie, j’ai donc dû le faire en cachette. Mais petit à petit, j’ai découvert que ce besoin de dissimulation me devenait aussi impérieux que celui de peindre. Quand je suis seule, que personne ne sait ni où je suis, ni ce que je fais, il me semble que le monde m’appartient. Et c’est seulement dans ce genre de moments que l’inspiration me saisit pleinement et m’ordonne de prendre mes pinceaux et de caresser mes toiles.

Bon, je dois cesser d’écrire pour aujourd’hui, j’entends que ma mère s’est réveillée.

 

17 juin 1930

Mère ne va vraiment pas fort ces derniers jours. Je rentre plus tôt de mes escapades artistiques pour veiller sur elle, je sais que père de son côté ne fera aucun effort et je ne peux pas la laisser toute seule. Nous avons vu un nouveau médecin qui a parlé de dépression. Jusqu’à présent, on nous avait plutôt parlé de mélancolie, mais j’ai l’impression que c’est plus ou moins la même chose. Elle est comme ça depuis que son frère est mort il y a quatre ans et rien ne semble pouvoir l’aider. Elle est presque incapable de se lever, n’a d’énergie pour rien, fait des crises d’angoisse régulièrement et a plusieurs fois tenté de mettre fin à ses jours, sans succès heureusement. Seuls les somnifères arrivent à la faire dormir à peu près correctement, ayant pour effet secondaire de la rendre vaseuse aussi durant la journée, mais enfin, c’est mieux que rien. Le nouveau médecin a dit qu’il lui serait peut-être bénéfique de partir dans un pays où il y a plus de soleil, mais je ne suis pas très convaincue. Pour père, c’est de toute façon hors de question, ses affaires sont florissantes à Londres et elles passeront toujours avant nous.

 

23 juin 1930

Cette nuit, j’ai fait un drôle de rêve. J’avais à nouveau dix ans et, comme ça s’est passé dans la réalité, père me surprenait en train de peindre. Dans mon rêve, j’ai revécu toute la scène, dans le moindre détail, et c’était très troublant. Je me demande pourquoi ce souvenir est venu me taquiner dans mon sommeil, mais je ne peux m’empêcher d’y repenser depuis que je me suis réveillée.

Père ne savait même pas que j’aimais peindre, alors que je le faisais presque tous les jours. Il rentrait si tar qu’il n’a jamais eu l’occasion de me voir en action. Aujourd’hui je me demande aussi si ma mère ne faisait pas exprès de faire disparaître toute trace de mes travaux de peinture avant qu’il rentre pour m’épargner ce qu’elle devait déjà soupçonner qu’il se produirait le jour où il le découvrirait. Père est un pragmatique : c’est un commercial, un financier ; pour lui, les seules choses qui ont du sens et de la valeur, ce sont les biens et l’argent. L’art, même pour un homme, n’est ni un travail ni même un loisir : c’est une perte de temps, une preuve de faiblesse et une absurdité. Mais pour une femme, créature soumise qui n’a à ses yeux d’autre rôle que de tenir la maison et de lui servir son souper quand il rentre, cela devient carrément une hérésie.

Et puis ma mère est tombée malade et elle est devenue moins attentive à dissimuler mes incartades à la bonne conduite que mon paternel attendait de sa fille bien élevée. Un jour, père est rentré plus tôt que prévu de son travail et m’a surprise en flagrant délit, assise à la table de la cuisine, pinceau à la main. Il est entré dans une fureur terrible, contre ma mère qui ne savait pas m’élever, contre moi qui n’avais rien dans le crâne. Il a balayé mes pinceaux, mes pots de peinture, ma toile, a tout laissé se fracasser par terre et a hurlé à ma mère de nettoyer. Ma mère, lasse et soumise, a obéi sans broncher. J’étais encore trop naïve à l’époque, et j’ai tenté de protester. J’ai même eu l’imprudence d’avouer que je voulais devenir peintre, que je comptais en faire mon métier. Même ma mère est sortie pour un instant de son hébétude pour me sermonner. Père, lui, est devenu fou de rage et a annoncé que s’il voyait ne serait-ce que le moindre poil d’un pinceau dans cette maison, il me ferait enfermer quelque part très loin d’ici d’où je ne risquerais pas de sortir avant longtemps. Sa menace n’était pas en l’air, j’en suis absolument convaincue.

Voilà comment j’ai commencé à me cacher. Au début, ça n’a pas été facile ; j’ai même dû voler un peu d’argent pour parvenir à me racheter du matériel, père ayant tout fait disparaître. Et puis j’ai continué à peindre dans le plus grand secret, parce que j’étais incapable de m’en passer.

Cette dissimulation perpétuelle, qui m’a un peu effrayée au début, m’est vite devenue indispensable. Je me rends compte que c’est le secret qui m’apporte au moins la moitié du plaisir que j’ai à peindre, et c’est lui aussi qui m’apporte les idées, la volonté et cette sorte de frénésie qui me saisit parfois et me fait réaliser en quelques heures à peine une toile qu’il m’aurait sans doute fallu des jours pour terminer si j’avais pu le faire au grand jour.

Il est tard et j’entends les pas de père dans l’allée. Il faut que j’éteigne, j’aime mieux qu’il pense que je dors déjà.

 

6 mars 1933

J’ai retrouvé ce carnet au fond d’un tiroir, je l’avais presque oublié. Ça fait un moment que je n’ai pas écrit dedans. Ça m’a fait sourire de le voir, parce que sa simple existence prouve à quel point la dissimulation est devenue une seconde nature chez moi sans que je ne m’en rende compte. Pourquoi ai-je tout à coup éprouvé le besoin d’écrire des pages et des pages de mots que personne ne lira jamais, sinon pour le simple besoin de laisser dans mon sillage un secret supplémentaire ?

 

Nous avons déménagé tout près de Séville. Ce n’est pas par générosité envers ma mère que père a pris la décision, même si tout le monde l’a cru et l’a loué pour ce choix. Son entreprise s’est développée et ils avaient besoin de quelqu’un de compétent pour en gérer la nouvelle succursale en Espagne. Le poste est mieux payé, plus gratifiant aussi et il lui permet de faire croire qu’il se préoccupe de la santé de sa femme.

Et moi, j’ai laissé faire. Mère ne va pas mieux ici et je savais que ce serait ainsi bien avant de partir. Cela fait quelques mois que j’ai entendu parler par hasard pour la première fois de la Slade School of Fine Art, une école d’art à la fois très rigoureuse et moderne, qui accepte les femmes, ce n’est pas le cas partout à ce qu’il paraît. L’école est à Londres et, si nous étions restés là-bas, j’aurais pu bien plus facilement tenter de l’intégrer après le collège. Mes parents n’auraient pas eu à me payer de chambre, tout aurait été plus simple. Mais voilà : j’ai bien trop pris l’habitude du secret pour même songer à dire la vérité à mes parents. Leur dire que j’ai continué à peindre sans jamais m’arrêter depuis ce jour fatidique où ils ont banni mes pinceaux de la maison ? Leur dire que j’ai fait d’incroyables progrès à force de travail ? Ce n’était pas possible. Cela les aurait mis en colère, cela m’aurait sans doute valu mille privations et cela n’aurait sans doute pas changé grand-chose à la décision de père de déménager en Andalousie. Mais d’autres que moi auraient essayé, auraient tenu bon, affronté l’autorité parentale et peut-être, en fin de compte, auraient obtenu un soutien inespéré en prouvant qu’ils n’avaient jamais abandonné leur projet. Moi, j’ai préféré ne rien dire, garder pour moi ce trésor inestimable du secret, celui qui donne chaque jour à mon esprit mille images à coucher sur la toile, mille couleurs à créer.

 

 

2 septembre 1936

Je suis reçue. Je suis reçue ! J’ai l’impression de vivre un feu d’artifice de joie… mais de me tenir au bord d’une falaise et de contempler un abîme terrifiant à mes pieds.

Par moment, je me demande pourquoi j’ai envoyé mon dossier. Avais-je besoin de me prouver quelque chose ? désirais-je vraiment intégrer cette école ?

A présent, je suis au pied du mur. Si j’avais été refusée, tout aurait été simple. J’aurais essayé, je me serais prouvé que je n’avais pas le niveau et tout aurait continué comme avant. Mais maintenant… Si je décide d’accepter, je dois briser le secret. Et cette idée me terrifie. Je n’ai absolument pas peur de la réaction de père. Il ne peut plus rien contre moi. Je me suis construit un rempart solide contre sa colère et, s’il le faut, je me sens parfaitement prête à m’enfuir de la maison sans son consentement et à me débrouiller seule à Londres. Je suis certaine d’en être capable. Cela fait si longtemps que je mène ma vie, ou en tout cas sa partie la plus importante, en solitaire que cela ne m’effraie pas.

Mais j’ai peur que tout disparaisse ; cette effervescence qui m’envahit chaque fois que je m’installe devant une toile vierge, seule et ignorée de tous ; cette joie sauvage que je ressens quand je regarde ces paysages uniques, qui viennent de moi et que je suis la seule à contempler. J’ai la trouille que plus rien n’existe dès lors que quelqu’un d’autre que moi saura. J’ai peur que l’esprit de la création ne m’habite que parce que je n’en parle à personne. J’ai peur de n’être plus rien, que mon art ne soit plus rien, dès la seconde où j’en dirai le premier mot à quiconque.

Enfin, il y a ma mère, qui est si seule, si faible. Je lui ai laissé croire que je lui consacrais mon temps libre, que j’étais là pour elle. Ai-je le droit, brusquement, de lui révéler que j’ai déposé une candidature égoïste, que j’ai poursuivi dans ma tête un but purement personnel et que j’envisage très sérieusement de l’abandonner pour enfin vivre pour moi ?