Les matins de pique-nique la maison pétillait, portes, fenêtres, couteaux, seaux, ballons, tout chantait ou bondissait. La panière en osier était ouverte sur la table, elle ressemblait à un jouet plein des espoirs d’un repas de porcelaine avec des verres d’étoiles et des couverts de soleil ; tout cela fixé par de minces lanières de cuir brun à l’aide de boutons-pression. Ma mère coupait le pain, tartinait, mon père, fébrile, portait et reportait les paniers et les sacs, replaçait, recasait, jamais content de la façon dont les objets s’organisaient dans le coffre de la Peugeot 404. Ma petite sœur et moi dansions avec nos chapeaux de soleil, nos maillots sous nos jupes à carreaux, rose pour elle, verte pour moi, nos tongs qui claquaient à chaque saut. Ma sœur était maigre comme un clou et nulle à la valse. Je la faisais tourner jusqu’à ce qu’elle demande pitié et s’effondre dans un vertige. J’accrochais mon bob aux ailes arrière pointues de la voiture, fierté de mon père : « On dirait une américaine. »

Sans doute portais-je des nattes qui me battaient les oreilles. Il était tôt puisque je me souviens du frais de l’air cassant du petit matin. Le ciel était bleu de ciel, les pins étaient noirs. Les serviettes de bain rayées vertes, prenez chacune votre serviette au moins !

Jeune-Vieille, de Paul Fournel, éd. P.O.L., 2021

La narratrice est double, la gamine qu'elle a été, l'adulte qu'elle est; ce souvenir est à la fois prégnant, et une reconstitution. Il porte également sur plusieurs matins de pique-nique, l'imparfait indique la récurrence, l'habitude.

A votre tour: raconter, à la première personne, alternativement en adoptant le point de vue de qui est votre narrateur aujourd'hui  et le point de vue et les sensations de qui il a été.

Je m'explique: des expressions comme: "sans doute portais-je des nattes... "..."puisque je me souviens de l'air frais", ou l'emploi du présent pour parler du moment de l'écriture ou du souvenir, permettent dire "d'où on écrit". La mémoire crée et recrée, on ne se souvient pas de tout, et on ne sait pas tout.

Une fois cela posé, il y a du plaisir à se laisser emporter, surtout s'agissant de moments heureux. Des phrases comme "Le ciel était bleu de ciel, les pins étaient noirs", des expressions comme "des verres d'étoiles et des couverts de soleil", nous transportent dans l'univers de l'enfance.