Piste d'écriture: raconter, avec notre regard d'aujourd'hui, un souvenir ancien.

arbre étoilé

           Sonia était ma meilleure amie depuis le Cours Préparatoire. Toutes deux un peu marginales, nous nous sommes naturellement rapprochées au fil des années pour former une paire inséparable, moi la petite aveugle, elle la gamine des cités dans une école de campagne, qui avait redoublé deux fois et avait donc deux ans de plus que tous les autres. Quand j’avais neuf ans, elle en avait onze. Elle ne parlait pas beaucoup de ce qui se passait chez elle, mais je crois qu’elle était souvent livrée à elle-même, ce qui l’a probablement fait mûrir plus vite qu’elle n’aurait dû. Je réalise en écrivant ces lignes que Sonia avait en fait exactement le même âge que mon frère Olivier, mais cette idée ne m’a jamais effleurée à l’époque ; ils n’appartenaient tout simplement pas au même monde, l’une au monde de mes amis, l’autre à celui de ma famille. Plus souvent dehors qu’à la maison, Sonia fréquentait des grands, comme je les appelais pour moi-même, des garçons de quatorze ans, presque des adultes pour la petite fille que j’étais. Vers la fin de notre CM1, elle a rencontré Fabien et en est immédiatement tombée amoureuse. Je crois peu vraisemblable qu’il l’ait jamais regardée autrement que comme une petite fille, mais elle croyait dur comme fer qu’un jour, lui aussi éprouverait des sentiments pour elle et, en meilleure amie qui se respecte, j’y croyais tout aussi fort qu’elle. Nous en parlions tous les jours, le regard qu’il lui avait lancé la veille, la façon dont il jouait de la guitare, ce qu’ils feraient quand ils sortiraient ensemble. Ces simples mots, sortir ensemble, faisaient vibrer ma fibre imaginaire et romanesque comme jamais elle n’avait vibré auparavant. J’en devenais presque jalouse ; moi aussi, je voulais rencontrer un Fabien et me languir d’amour pour lui.

 

            C’est au mois de juin de cette même année que s’est produit le plus grand conte de fée de mon existence. Je ne sais toujours pas ce qu’il y a de réel et ce que mon esprit romantique de fillette de neuf ans a pu ajouter à cette histoire, sans parler de la façon dont j’ai probablement brodé les souvenirs pour moi-même par la suite. Pourtant, même lorsque je tente de compiler les faits le plus objectivement du monde, le constat demeure sans appel : c’est bien une histoire extraordinaire que j’ai vécue cette année-là.

Mon frère avait donc deux ans de plus que moi et il était déjà au collège, dans un internat spécialisé pour les enfants non-voyants à deux cent cinquante kilomètres de la maison. Je considérais l’internat, que je devrais moi-même rejoindre à la fin de l’année suivante, comme une sorte d’aventure épique : un mélange fascinant entre la peur de l’inconnu et l’exaltation de la découverte, de la nouveauté et de la liberté.

En ce week-end du début de juin, un événement tout à fait exceptionnel se profilait à l’horizon : contrairement à d’habitude, où c’était mon frère qui rentrait à la maison pour passer le week-end, c’était nous, papa, maman et moi, qui allions le rejoindre pour assister à la fête annuelle de son collège. J’étais tout à fait excitée à cette perspective : j’allais découvrir ma future école et rencontrer les copains de mon frère, que je classais mentalement au rang de demi-dieux, mon frère étant lui-même un dieu à part entière.

Je me souviens d’avoir bataillé avec ma mère pour choisir les vêtements que je porterais, d’avoir probablement fait un esclandre pour qu’elle retire de la valise cette robe noire avec de grands carreaux de couleur dans laquelle elle prétendait que je ressemblais à Carole Laure et que je détestais. D’ailleurs, je ne savais absolument pas qui était Carole Laure mais ce devait être une personne tout à fait déplaisante, pour porter des trucs pareils.

C’est à peine si je me souviens du trajet en voiture, de la nuit passée dans un hôtel bon marché en attendant le jour J ; le repas où j’ai rencontré mon prince charmant a tout éclipsé.

 

            C’était une immense salle blanche, remplie de longues tables. Il me semble que les fenêtres étaient incroyablement larges et hautes, que le plafond s’élevait à trois mètres et que tout cela, avec les couverts bien alignés sur les nappes immaculées, ressemblait à s’y méprendre à la salle à manger d’un château. Je ne voyais que la lumière et les forts contrastes de couleurs, et c’est en tout cas ainsi que l’endroit m’est apparu. Plus tard, j’ai essayé de retrouver la pièce dans laquelle s’est déroulé ce repas, après tout, j’ai passé sept ans dans ces lieux, mais jamais je n’y suis parvenue, à croire qu’elle n’a existé que pour notre rencontre ou, plus vraisemblablement, que mon imagination survoltée en a redessiné les contours ce jour-là.

Cédric était assis en face de moi, une idée de mon frère, je l’ai appris plus tard, qui pensait que nous nous entendrions bien. Nous n’avons pratiquement échangé aucune parole au cours du repas. Il y a bien eu un bonjour, quelques mots timides et polis pour savoir dans quelle classe nous étions et où nous habitions, mais ce fut tout. A peine quelques mots, certes, mais sans doute assez pour que ne m’échappent pas la douceur d’une voix, la mélodie d’un rire discret. Mon frère, contrairement à son habitude, a ce jour-là mené la conversation, fier qu’il était de me faire entrer pour quelques instants dans son domaine. Toute mon attention est pourtant restée fixée sur le garçon assis en face de moi ; je me le figurais blond, je ne sais pourquoi. L’était-il vraiment ? Je l’ai sans doute su plus tard, mais aujourd’hui encore je suis convaincue que c’était le cas et que je l’ai compris tout de suite.

Lorsque j’ai quitté le collège, j’étais profondément amoureuse de Cédric, mon petit cœur tout bouleversé de ressentir pour la première fois ces émois jusqu’alors inconnus.

La nuit suivante, de retour chez nous, j’ai fait un rêve magnifique. Mon frère rentrait de l’internat un vendredi et je le prenais à part pour lui confier que j’étais amoureuse de Cédric. Il gardait le silence quelques secondes et finissait par me répondre : « Eh bien, Cédric aussi est amoureux de toi. »

 

            J’ai retrouvé Sonia le lundi suivant et je me suis empressée de tout lui raconter : Cédric, son rire, sa douce voix, son intelligence, son charisme (je ne crois pas que je connaissais ce mot-là à l’époque, mais j’avais mille façons tout aussi éloquentes d’exprimer l’idée), et bien sûr le rêve que j’avais fait ensuite. Grâce à la magie qui entoure toujours les amitiés comme la nôtre, Sonia elle aussi avait fait un rêve, la même nuit, très semblable au mien, au cours duquel Fabien lui avouait ses sentiments. Était-ce vrai ou a-t-elle raconté cela pour se sentir solidaire de mon aventure ? Je ne le saurai jamais mais ça n’avait aucune importance.

Nous avons passé toutes les récréations de la semaine qui a suivi à nous remémorer nos rêves, à nous décrire mutuellement nos princes charmants, à nous abreuver de nos espoirs et de nos projets d’avenir auprès des élus de nos cœurs.

 

            Le vendredi est arrivé et, malgré cette folle semaine de rêveries, je crois que même la petite fille romanesque que j’étais savait parfaitement qu’il n’y avait rien à attendre d’extraordinaire à l’arrivée de mon frère.

Cependant, j’étais trop excitée pour attendre la moindre minute avant de confier mon secret à celui qui détenait peut-être entre ses mains tous mes espoirs. Je m’en souviens très nettement, il était dans sa chambre, il venait à peine de se délester de son sac de voyage quand je l’ai rejoint et que j’ai poussé la porte. Non, sans doute n’ai-je même pas poussé la porte ; à cet âge, la notion de pudeur et d’intimité est encore très vague. Je me suis assise sur son lit et j’ai attaqué sans préambule. Les « Il faut que je te parle » et autres « Je dois te confier quelque chose », dramatiques et pleins de suspense, ne viendraient qu’avec l’adolescence.

« Olivier, je suis amoureuse de Cédric. »

Je crois que même à ce moment-là, malgré ma naïveté et mon excitation, j’avais vaguement conscience qu’il y avait quelque chose d’un peu absurde à cette révélation. Pourtant, mon frère n’a pas paru surpris et m’a très naturellement répondu :

« Eh bien, Cédric lui aussi est amoureux de toi. »

Aujourd’hui, en racontant cette histoire, j’ai ce sentiment d’irréalité que je suis sûre que vous, mes lecteurs, ressentez aussi. Pourtant, je ne crois pas vraiment l’avoir ressenti, il y a presque trente ans. Bien sûr, j’ai eu cette impression incroyable d’un feu d’artifice dans mon cœur, d’une explosion de joie dans tout mon être. Mais j’en avais rêvé et, finalement, tout ce qui arrivait était assez logique.

Nous avons discuté un moment, mon frère m’a expliqué que Cédric m’avait trouvée drôle, intelligente, jolie… Beaucoup de choses assez étonnantes au sujet de quelqu’un qui ne lui avait pas adressé plus de trois mots et qu’il ne pouvait voir, mais rien de vraiment étrange pour la fillette amoureuse et heureuse qui buvait ces paroles. Olivier m’a assuré qu’il transmettrait mes sentiments à l’intéressé et que, de toute façon, nous nous retrouverions dans un an, quand je rejoindrais à mon tour le collège.

 

            Je ne peux m’empêcher de me demander comment tout cela a été possible. Un an, pour des enfants de cet âge, c’est incroyablement long. Un an sans se voir, sans un seul coup de téléphone, un an après seulement quelques mots échangés au cours d’un repas, cela me paraît absolument inenvisageable. S’il n’y a pas un jour où je n’ai pas parlé de Cédric à Sonia, je ne crois pas en revanche l’avoir évoqué une seule fois avec mon frère durant toute cette année.

Sonia a eu douze ans et s’est mise à me parler de choses qui se font entre amoureux et auxquelles j’ai fait semblant de comprendre quelque chose alors que tout cela me semblait profondément obscur. Elle-même n’en savait pas beaucoup plus que moi, mais elle était la grande, alors je l’écoutais religieusement. Nous avons même inventé des noms de code pour désigner ces différentes choses qui se pratiquent entre une fille et un garçon et nous prenions un malin plaisir à les évoquer en toute discrétion en utilisant notre langage codé, alors même que nous ne savions rien de ce dont nous parlions.

Nous pouvions passer des heures à dérouler l’une pour l’autre le film de notre vie, elle avec Fabien, moi avec Cédric.

 

            Lorsque je suis enfin entrée en sixième, il n’y avait pratiquement pas de place dans mon esprit pour l’inquiétude de quitter mes parents ou de commencer de nouveaux cours plus difficiles. La seule chose qui me préoccupait, enfin un peu de lucidité de ma part, c’était de savoir si ce qui s’était passé il y avait plus d’un an avec Cédric était bien réel, si je n’avais pas tout imaginé, si j’étais la seule à avoir nourri cet amour chaque jour durant tous ses mois ou si lui aussi ne m’avait pas oubliée.

Le temps a semblé jouer au yoyo durant cette première journée, tantôt s’étirant à l’infini, tantôt se précipitant à une vitesse folle. Ma vieille professeur principale et sa voix de crécelle, mon premier repas au réfectoire, qui n’avait rien d’un château de contes de fée, la découverte de ma chambre et la rencontre de la camarade qui la partagerait avec moi toute l’année, tout cela, je m’en souviens bien comme on se souvient toujours d’un premier jour dans un nouvel environnement. Mais plus précises encore, je ressens la brise du crépuscule sur mes joues, l’odeur de ces fleurs orange qui étaient plantées en face du gymnase, au moment où trois garçons que je ne connaissais pas sont venus me trouver pour me dire que Cédric m’attendait.

Était-ce possible ? Allais-je le retrouver, allions-nous nous aimer comme si notre rencontre datait d’hier et que cette année sans la moindre nouvelle ne s’était jamais écoulée ? L’irréalité de la situation me saisissait enfin entièrement, et elle ne m’a pas quittée depuis.

Mon escorte m’a conduite jusqu’à Cédric, dans un recoin à l’abri des regards derrière le bâtiment du réfectoire. Nous étions enfin face à face, et tout à coup nous nous sentions tout à fait idiots, incapables de parler ou de faire un geste. Tout était bien réel, il n’y avait pas besoin de poser la question, nos réactions à la fois surprises, émerveillées et d’une timidité absolue l’attestaient. Les trois copains de Cédric restaient là à nous regarder, ce qui m’agaçait un peu. J’aurais bien voulu que nous soyons seuls, que je puisse lui poser des questions sur toute cette année, sur ce qu’il avait fait, dit, pensé pendant tout ce temps… Et puis les trois autres se sont mis à scander « Le bisou ! Le bisou ! Le bisou ! » ce qui nous a mis encore plus mal à l’aise.

Finalement, Cédric, tout à fait emprunté, s’est penché vers moi et a déposé ses lèvres sur les miennes, rien qu’une fraction de seconde, un baiser incroyablement furtif et incroyablement intense pour la fille de onze ans qui découvrait l’amour. L’instant d’après, les trois copains se mettaient à applaudir à tout rompre, tout rompre, oui, y compris le charme de ce moment. Mais ce sont aussi ces applaudissements intempestifs qui l’ont rendu assez réels pour que j’y croie encore aujourd’hui.