Piste d'écriture: Le piquenique (évoquer un souvenir)

Je suis, comme ils disent, un bâtard ! J’avais compris dès le matin que nous partirions en promenade. Paul avait préparé des sandwichs ; à l’odeur j’avais reconnu qu’il y aurait du pâté, du fromage et du pain frais qu’il avait apporté en revenant du marché. Je savais que nous passerions prendre son fils chez sa mère, un petit garçon de six ans. Il avait longuement négocié au téléphone cette sortie avec cette femme que je ne connaissais qu’au travers de ces échanges téléphoniques.

A sa nervosité croissante, je compris que l’heure du départ approchait. Je me levai et me rapprochai de lui, pour être sûr qu’il ne me laisserait pas seul à la maison. Il me fit une tape amicale sur la tête, il enfila un gros pull, prit le sac aux victuailles et enfin ouvrit la porte. Immédiatement je le suivis comme j’avais l’habitude de le faire.

Je m’appelle Maurice, un prénom désuet surtout pour le chien que je suis. Je suis un peu boxer, un peu labrador, je dirai que je suis original, ni beau ni laid, simplement unique !

Paul m’avait appris à marcher à ses côtés et il ne me mettait quasiment jamais la laisse. A vrai dire, c’était plutôt moi qui lui avais appris !

 

J’avais ma place sur le siège avant de la voiture, à côté de lui. Assis droit, je pouvais regarder ce qui se passait à l’extérieur. J’étais content, une promenade en forêt me mettait toujours en joie. Dans la rue je frétillais de la queue jusqu’à ce qu’il m’ouvre la portière et que je saute sur le siège, recouvert de cette couverture rouge qui avait servi à me réchauffer quand il m’avait adopté après m’avoir enlevé à ma famille. J’étais rassuré, il n’avait pas oublié ma gamelle.

 

On a fait un premier arrêt pour récupérer Lucas, le petit garçon. Je regardai, en espérant découvrir le visage de cette femme, mais c’est un homme qui attendait sur le trottoir. Mon maître le salua, visiblement ils se connaissaient, mais on voyait bien qu’il n’y avait aucune sympathie entre eux. Quand Lucas m’aperçut, il sauta en l’air et se mit à applaudir. Son père le prit dans ses bras. Il fit un signe à l’homme et installa l’enfant sur le siège arrière. La voiture repartit bien vite et je m’installai confortablement pour le reste du trajet avant d’arriver dans la forêt du Bois de Jack, c’est son nom.

 

Nous étions encore en ville quand la voiture s’arrêta à nouveau. Paul klaxonna plusieurs fois et je vis une femme sortir du petit immeuble en face duquel nous étions garés. J’étais furieux, je ne l’aimais pas. D’abord elle était beaucoup trop parfumée, ce qui m’empêchait de ressentir toutes les autres odeurs. Ensuite, elle voulait Paul pour elle toute seule. Aussi quand elle venait à l’appartement elle m’enfermait dans la cuisine. Elle ne me touchait jamais, il faut dire que j’avais grogné quand elle avait essayé la première fois qu’elle était venue.

Paul lui ouvrit la porte et l’installa à côté du petit Luca. Elle montra beaucoup de joie en le voyant, mais il était évident qu’elle n’était pas sincère.

 

Arrivé dans le bois, Paul me fit sortir, et je me précipitai pour renifler les bonnes odeurs de la forêt : les fougères encore humides de la rosée du matin, les champignons, peut être un lapin de garenne. Je ne m’éloignais jamais trop car je suis un chien de ville et je n’aimerais pas passer la nuit dans les broussailles, et puis je tenais à surveiller les préparatifs du pique-nique. Mon maître faisait tout. Il avait étendu une couverture de l’armée pour lui, le gamin et la femme. Il avait sorti ma couverture rouge. Il disposait les assiettes, les couverts et les bonnes choses à manger. Malheureusement je n’y aurais visiblement pas droit, il avait apporté mes croquettes. Mais je savais comment m’y prendre pour goûter le pâté et le fromage. Il suffisait de suivre le petit Lucas et hop, il partagerait sans problème avec moi. Aujourd’hui ce serait facile, Paul serait occupé à roucouler avec sa chipie…

 

bernard labrador

C’est l’heure du retour, tout est rangé. J’ai repris ma place dans la voiture. Lucas est assis dans son petit siège. Seule Irène est encore dehors, elle cherche sa deuxième chaussure. Elle crie, puis enfin soulagée, elle vient de l’apercevoir derrière un petit monticule d’herbes un peu plus hautes. Elle court pour la ramasser, mais là horreur, Il y a une énorme crotte à l’intérieur de l’escarpin rouge sang. Elle hurle.

Moi, je me fais tout petit sur mon siège, les oreilles baissées et je fais semblant de dormir.

 

“Qui a pu faire ça, qui a pu faire ça ?” crie-t-elle.

 

Impassible Paul s’approche, prend la chaussure et enlève l’excrément. Ça ne se voit plus. Mais il y a l’odeur ! La femme est rouge écarlate. On ne l’y prendra plus à ces balades en forêt. Sans doute un renard attiré par la couleur rouge du soulier, lui suggère mon maître.

 

Elle voyage avec une seule chaussure, la deuxième est dans le coffre.  On les laisse toutes les deux devant son immeuble puis c’est le tour du garçon. Enfin nous sommes à la maison. Je m’attends à quelques réprimandes. Paul devra bien me punir ! Je sais qu’il n’est pas dupe ! Mais au lieu de ça, il me fait une caresse sur la tête et je l’entends murmurer “ Au fond tu as raison, elle est infernale !”

 

*****

 

Tu auras compris en lisant ces quelques lignes que je viens de rompre avec « I », La Reine des embrouilles comme tu aimais le fredonner. Après ce pique-nique désastreux, elle est devenue de plus en plus odieuse. Et cerise sur le gâteau, Elle m’a traité de bâtard quand j’ai refusé de l’accompagner dans son centre commercial préféré. J’ai ostensiblement ramassé toutes mes affaires et je suis parti en lui disant simplement : « c’est fini. »

Tu te rends compte, c’était horrible pour moi qui ai été élevé par deux femmes formidables, l’épouse de mon père avec qui je vivais durant la semaine et ma mère que je voyais le week-end, parce qu’elle travaillait les autres jours. Peu d’enfants ont été chéris comme moi dans les familles dites normales.

 

Je crois que mon chien a un meilleur jugement que le mien, la prochaine fois je me fierai à son attitude. Quoique…je me demande s’il ne préfère pas les hommes !

 

Charly