Piste d'écriture: écrit sur un galet 

Maguelone, sa cathédrale, ses étangs, ses chaînes de montagne bleutées en toile de fond. S'il est un lieu qui a connu peu de bouleversement depuis les années 60, c'est bien ce bout de cordon littoral préservé entre mer transparente et eaux saumâtres. Ces quelques kilomètres de plage sauvage ont une incroyable poésie, un goût de nostalgie, une note intemporelle qui m'émeuvent toujours plus, à mesure que je m'y rends.

Il faut prendre son temps quand on y va. Les voitures sont parquées à deux kilomètres. On doit continuer à pied ou prendre un petit train qui roule à dix à l'heure et qui s'arrête plusieurs fois. J'aime mieux encore y aller à bicyclette, à partir du village de Villeneuve Les Maguelone. Sur la route étroite qui sépare deux étangs, on s'imprègne des odeurs fortes, parfois désagréables et du clapotis des vaguelettes. Le regard porte loin. On peut observer les aigrettes, concentrées sur leur pêche. Au loin, les flamants roses, par groupe de dix ou de vingt, se distinguent à peine.

Pour traverser le canal du Rhône à Sète, sur le pont tournant, il y a parfois embouteillage de vélos, piétons, poussettes... surtout s'il faut attendre le passage d'une péniche ou d'une vedette en croisière. De minuscules cabanes bordent le canal. Banales et ternes sous le soleil d'après-midi, elles prennent au couchant des couleurs chaudes et se doublent de leurs reflets tremblants. J'aime surtout, à cet endroit, les couchers de soleil d'hiver, quand une grosse boule rouge vient éclairer doucement ce paysage suranné.

Une fois passé le pont, on file en vélo, car on est à l'abri des vents dominants. On a l'impression qu'il fait plus chaud ! Quand le goudron finit, on prend un petit sentier de terre, plus ou moins cahoteux, entre les salicornes. Il sinue ensuite entre les tamaris qui nous chatouillent les jambes et les bras nus. Tout d'un coup, un amas de sable freine notre allure. Il faut bien manœuvrer pour ne pas se retrouver par terre, vexée par tant de maladresse. A ce stade, on peut songer à se poser sur la plage... ou continuer encore un peu plus loin, en sachant que ce sera de plus en plus difficile de pédaler. Son vélo, on l'appuie tout simplement sur un tamaris, sans oublier de le cadenasser, évidemment. Il sera souvent en compagnie de deux ou trois autres semblables, souvent de vieux biclous qu'on réserve justement pour Maguelone.

roselyneLandArt MagueloneC'est une plage de galets et c'est ce qui fait son charme, car ils offrent une multitude de possibilités créatrices et artistiques. Créations éphémères qui disparaîtront avec les intempéries d'automne, mais chaque année recommencées.

Il y a ceux qui se construisent des abris, sortes de bories en pierres plates, aux murs plus ou moins hauts pour se mettre à l'abri du regard. Sans toit, évidemment, même si on pourrait vouloir légitimement se protéger du soleil ! Ces pierres sont en fait des conglomérats gris, à la surface bosselée qui leur permet de s'encastrer solidement les uns aux autres. En général, ces constructions peuvent résister toute une saison.

Il y a ceux qui se font des tipis en arrangeant des piquets et des branchages ou d'autres qui composent des mobiles sophistiqués avec des bois flottés, de la ficelle et des galets de couleurs et de tailles variées.

Parfois, on voit surgir de véritables petits villages avec des huttes et des personnages cocasses tout en galets. Ces constructions sont très fragiles et ne durent guère plus d'un jour ou deux. Mais une fois, j'ai eu la chance de voir sortir du sable tout un petit monde enchanté grâce aux doigts agiles et à l'imagination débordante de deux sœurs colombiennes, parfaitement complices dans leur ardeur créatrice.

En scrutant le sol, tout en marchant, on peut aussi découvrir des galets dont les formes nous inspirent un visage, rieur ou grimaçant, un poisson, une tortue... Quelquefois aussi, la main a aidé la nature en soulignant au feutre tel contour ou en ajoutant des hachures, des points, des courbes... Ou alors, elle y a laissé un simple prénom ou un message destiné à interpeller celui qui le trouvera. Tel celui-ci : Release/What ties down/Your soul/Let/It/Go. Ce que j'ai interprété comme un appel à lâcher prise.

Ce message, lu devant la mer, alors que je me sentais oppressée depuis plusieurs jours, a eu sur moi un réel effet bénéfique. J'ai gardé le galet et je le ressors chaque fois que je sens comme un poids sur ma poitrine. C'est comme un gri-gri. Le gri-gri de Maguelone !

Texte et photo de Roselyne Crohin