Piste d'écriture: le portrait oblique, présenter un personnage, un groupe ou une époque à travers un usage, une manière d'être.

Pour la dix-septième fois dans sa vie de femme mariée, oui elle avait bien compté, Jeanne venait d'emménager dans une nouvelle maison. C'est à cette époque-là, vers 2005, qu'elle a commencé à relire toute la correspondance reçue au cours de sa vie. Elle avait environ 75 ans.

Au cours du déménagement, elle était tombée sur un carton oublié dans le haut d'un placard, avec des liasses de lettres soigneusement étiquetées par année et par expéditeur s'il s'agissait d'un correspondant régulier : sa mère, son mari, sa fille aînée. Ce carton n'avait pratiquement pas bougé de son étagère depuis le milieu des années 90. Ces dernières années, en effet, elle ne recevait plus de lettres et n'en écrivait plus non plus. Seulement quelques cartes postales qu'elle envoyait depuis ses vacances à la montagne ou de ses voyages en Grèce ou en Égypte. Désormais, ses correspondants c'était surtout ses petits-enfants, le reste des échanges familiaux passant en grande partie par de longs coups de fil réguliers avec les uns et les autres de sa grande famille. Les cartes postales n'avaient donc pas rejoint le carton du placard. Elles restaient affichées au moins un an sur le miroir de la cuisine, avant d'être remplacées par de nouvelles.

Quand Jeanne voulut ranger le carton de correspondances dans sa nouvelle maison, elle ne put s'y résoudre. Elle le laissa bien en évidence dans une chambre d'amis, se promettant de l'explorer une fois que tout serait remis en place.

 

Puis Jeanne tomba malade. Pendant sa convalescence, elle repensa au carton abandonné dans un coin. Et c'est alors que, condamnée à un repos forcé, elle qui avait toujours été très active, elle se remit à lire méthodiquement toutes les lettres de sa vie. Elle commença par les plus anciennes, celles qu'elle avait reçues de sa mère lorsque, jeune épouse d'un officier de marine, elle correspondait avec elle depuis des pays lointains (l'Afrique ou l'Indochine). Sa mère lui racontait par le menu les nouvelles de ses frères et sœurs, mais aussi des cousins, des oncles, des tantes.

Jeanne avait, à la mort de ses parents, ajouté à cette liasse ses propres lettres à ces derniers, récupérées à leur domicile. A l’époque, c'était plus ou moins pendant les années 50, elle confiait à sa mère tous les petits détails de ses enfants en bas-âge. La première dent, les premiers pas, les premiers mots, les petits bobos. De temps en temps, de toutes petites photos aux bords dentelés s’échappaient des feuillets, ou bien un dessin d'enfant ou bien une première page d'écriture appliquée, adressée par l'aîné à ses grands-parents.

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C'est ainsi, au cours de ces longs après-midis d'hiver, que Jeanne se mit à vivre de plus en plus dans son passé. Quand ses enfants lui téléphonaient, elle se plaisait à évoquer avec eux ce qu'elle venait de lire. C'est à peine si elle parvenait à s'intéresser aux nouvelles du présent. Au début, ceux-ci entraient dans son jeu, la questionnaient pour approfondir tel ou tel souvenir. Mais au fil du temps, ils se rendirent compte que les événements du passé tournaient en boucle. Jeanne racontait toujours les mêmes histoires ! Et puis elle tardait à reprendre ses activités quotidiennes. La cuisine ne l'intéressait plus, elle qui avait toujours eu à cœur de faire plaisir et de régaler tout son petit monde, quand les uns et les autres rappliquaient pour les vacances.

Contraint et forcé, son mari s'était mis à cuisiner. Au début il comptait sur les conseils de sa femme, puis il prit les choses en main et consulta ses recettes directement sur internet qui remplaça avantageusement les livres de cuisine que ses petits-enfants lui avaient offerts.

Et Jeanne, pendant ce temps, continuait à remuer le passé. Dans les liasses venant de ses parents, elle trouva aussi les lettres de sa mère à ses propres parents. Mère et fille racontaient ainsi, dans un style similaire, leur vie quotidienne, en n'omettant aucun détail, qu'il soit vestimentaire, culinaire ou affectif. Jeanne se délectait aussi de lire dans les lettres de sa mère des petites anecdotes se rapportant à elle-même, petite. Elle releva également quelque chose d'amusant : dans chaque lettre ou presque, la jeune femme annonçait qu'elle téléphonerait tel jour à telle heure. C'était dans les années 30, l'usage du téléphone était encore limité ! Mais c'est dire si on avait alors une grande confiance dans la poste !

Toutes ces lettres, une fois rouvertes, lues et relues ne rejoignirent jamais leur carton d'origine. Elles jonchaient le dessus des commodes et des secrétaires, vinrent remplir des tiroirs entiers qu'on avait désormais peine à ouvrir. Les photos aussi furent mises sens dessus dessous. Bientôt, toutes les époques furent mélangées. Sur le grand miroir du salon, des photos de 1930 voisinaient avec celles de l'année en cours.

Jeanne ne revint jamais vraiment dans le présent. Elle se mit à oublier ce qu'elle avait fait la veille, puis elle eut du mal à se concentrer sur un livre, elle qui avait dévoré des romans toute sa vie. Elle se mit à relire la Comtesse de Ségur, plus facile à comprendre et tellement familière. Et puis, elle eut du mal à s'orienter dans le quartier. Alors, elle continua toujours plus à tourner dans sa maison, à relire ses vieilles lettres et à regarder ses vieilles photos surannées, s'enfermant toujours plus dans le monde d'hier. Elle avait de temps en temps quelques pointes de vivacité et des mots d'esprit qui surprenaient son entourage et le faisait espérer une possible amélioration de son état... qui malheureusement ne se produisit pas.