Piste d'écriture: le portrait oblique, présenter un personnage, un groupe ou une époque à travers un usage, une manière d'être.

Tous les ans nous allions passer quelques semaines de vacances dans le château familial qui appartenait à la dernière personne vivante d’une fratrie de dix enfants. C’était une demoiselle, que ses sœurs n’avaient pas autorisé à épouser l’homme qu’elle s’était choisie. Elle s’appelait Louise mais pour nous, tous ses neveux, c’était tante « ZouZou ». Quelle joie ce fut pour moi de découvrir qu’il existait une demoiselle Zouzou dans le manège enchanté qu’on voyait le soir avant le journal télévisé !

L’immense maison dont nous prenions possession ne devait son titre de château qu’à la présence d’une tour du douzième siècle adossée au bâtiment que nous habitions. En réalité c’était une bâtisse en très mauvais état. Ma tante s’efforçait d’en cacher les misères en disposant avec soin bouquets ou autres colifichets aux endroits stratégiques.

Je n’avais qu’une dizaine d’années et je ne souffrais pas trop des carcans qu’il fallait respecter, pour vivre en bonne harmonie avec la propriétaire.

 

Les repas se prenaient à heure fixe autour d’une immense table dans la salle à manger. C’était en premier le petit déjeuner. Nous étions réveillés par l’odeur du pain grillé que la bonne, ou le premier levé le dimanche, préparait pour les enfants que nous étions.  Les adultes avaient droit au café avec le lait de la ferme d’à côté. Moi qui étais allergique au lactose, j’avais une infusion de tilleul que nous venions ramasser fin juin, au moment où notre tante prenait ses quartiers d’été. L’enjeu de ce repas matinal était d’être dans les premiers, pour espérer goûter à la bonne crème recueillie sur le dessus de la « graisale » dans laquelle le lait avait bouilli ; elle avait ensuite bénéficié long repos, dans l’office, pendant les nuits fraîches de cette campagne auvergnate. C’était le seul repas où une tenue négligée était encore acceptée.

 

Pour le déjeuner ou le diner les hommes devaient mettre une veste et les femmes un cardigan pour couvrir leurs épaules. Nous les enfants, il nous fallait seulement être propres, les mains bien sûr, mais les vêtements aussi. Le plus souvent nous mangions les légumes de la propriété ; ils accompagnaient les poulets ou lapins qu’Anna la gardienne élevait en partie pour la maison, en partie pour le marché où elle se rendait une fois par semaine. C’était un régal de l’attendre sur le chemin de son retour, pour monter dans la carriole que tirait PinPin son âne. Elle, marchait à côté pour ne pas fatiguer la pauvre bête !  

 Le soir, nous mangions des plats préparés le matin. Je garde de bons souvenirs de certains comme les tomates et pommes de terre farcies, ou les gnocchis. D’autres étaient moins goûteux, comme les cardes ou blettes. 

 

Au moment du café qui se prenait au salon ou dans le jardin en fonction du temps, les enfants que nous étions devaient disparaitre, pour laisser aux adultes un moment de tranquillité. Mais s’il n’y avait pas d’invités nous pouvions nous approcher un instant pour tremper un morceau de sucre dans la tasse d’une de ces grandes personnes.

Les jours de fête, on apportait à mon père un petit verre de Verveine du Velay en guise de digestif.

 

Le goûter se déroulait à la cuisine, où on nous préparait des tartines de pain avec un morceau de sucre ou de chocolat, et un verre d’orangeade qui avait été préparée l’année précédente, à partir de jus d’orange mélangé au zeste récupéré en frottant des sucres sur la peau des oranges. Les parents, eux, buvaient du thé sur la terrasse quand le temps le permettait.

 

J’attendais avec impatience le jeudi, en espérant que le facteur apporterait le journal de Tintin auquel j’étais abonné. On entendait sa 2CV approcher de loin, et un enfant se précipitait pour récupérer le courrier du jour.

 

Le vendredi il y avait la visite du Général. Il arrivait avec une vieille SIMCA d’avant guerre. Nous redoutions tous de monter dans sa voiture car il ne pouvait pas s’empêcher de regarder les passagers à l’arrière du véhicule, au lieu de se concentrer sur la route ! Je compris, quelques années plus tard, que cet homme que nous appelions Oncle René, bien que d’une parenté assez éloignée, n’était autre que le fiancé éconduit, celui que Zouzou n’avait pas eu l’autorisation d’épouser.

Tous les deux étaient âgés à cette époque. Ils n’avaient jamais cessé de se voir, une fois la semaine pendant l’été, tous les jours à l’heure du thé quand Tante revenait en ville. Pour avoir souvent partagé les petits gâteaux qu’il apportait, je crois que ces rencontres étaient bien platoniques. Cependant un jour, un enfant avait demandé où était la brosse à dents du général, en s’apercevant qu’il n’y en avait qu’une dans le cabinet de toilette de l’appartement de Tante Zouzou... Question osée. Mais autant, au château, il fallait respecter le cérémonial, autant dans ce logement de la ville, les choses étaient beaucoup plus simples.

 

Dans cette grande demeure, je redoutais l’heure du coucher quand il fallait traverser cet immense couloir peint d’un rouge brique qu’il ne fallait surtout pas toucher si on ne voulait pas se salir. Il y avait des recoins partout, où tous les mauvais génies pouvaient se cacher. Il y avait surtout les chauves-souris qui se faisaient un plaisir de venir vous frôler si vous aviez oublié de fermer les volets de la chambre.

 

Pour se laver, il n’y avait que des cuvettes et, dans chaque chambre, un grand broc d’eau froide que l’on avait ramenée de la fontaine dans l’après midi. Le soir avant de monter se coucher, les adultes se rassemblaient autour du fourneau de la cuisine pour récupérer un broc, petit celui-là, avec de l’eau chaude.

Heureusement, il y avait la rivière où nous allions nous baigner car ces toilettes du soir étaient des toilettes de chat.

 

A la tombée du soir, la gardienne quittait sa petite maison pour enfermer poules et lapins et les protéger des renards qui pourraient passer par là. Elle partait suivie de son chien, puis du chat, et enfin de la doyenne des poules qui ne devait son salut qu’à son âge canonique ! Il aurait fallu des heures de cuisson pour la rendre comestible. En réalité ce n’est pas le Goupil qui avait fait des ravages dans le poulailler, mais le berger allemand de mes parents qui a massacré en une seule fois deux poules et trois lapins. Surpris en plein délit, le vilain n’avait pas pu les manger. Pendant quelques jours, nous avons eu droit à deux rations.

 

Quand nous étions au château j’avais l’impression de vivre au temps de la comtesse de Ségur, Les malheurs de Sophie m’inspirait beaucoup et j’imaginais très bien ma tante quand elle allait visiter les gens du village une fois dans l’été.

Malgré ces archaïsmes, Zouzou était une vieille dame charmante, que j’avais beaucoup de plaisir à voir. N’ayant pas connu mes grands-parents paternels, je l’ai toujours considérée comme ma grand-mère.  

La tante ne voulait pas dormir seule au château, aussi quand ça se produisait, la gardienne venait lui tenir compagnie. Elles avaient le même âge et sûrement avaient partagé des jeux d’enfants. Mais à l’âge adulte, l’une était devenue mademoiselle Louise et l’autre restée simplement Anna. Pourtant j’aime imaginer que les deux femmes retrouvaient leur connivence d’antan en l’absence de témoins. Anna était née dans la propriété, elle était la fille de Maria qui avait été gardienne avant elle. Elle avait été mariée et avait eu une fille. Mais son mari était mort écrasé sous un arbre et sa fille avait attrapé une sorte de lèpre qui l’avait emportée en quelques semaines.

Un jour mon père a fait mettre l’eau courante, puis installer une douche, puis… La vieille dame est devenue plus fragile, nous venions moins nombreux, et une famille à la fois. Les choses se sont simplifiées naturellement. Enfin, Mai 1968 est passé par là. Je me rappelle d’un diner pendant lequel le comportement si démodé de cousins éloignés venus voir ma tante nous avait fait rire sous cape. Même mademoiselle Louise, qui ne s’était pas départie de son sérieux, manifesta son hilarité après leur départ.

A sa succession, le château a été restauré, puis vendu quelques années plus tard. Je n’y suis pas revenu depuis le décès d’Anna que nous allions voir après la disparition de la Tante. Il fallait penser à apporter des piles pour le transistor que mon père lui avait donné, et qu’elle avait accepté parce qu’il n’y avait aucun fil pour le rattacher à l’électricité.

 

De ces vacances passées, il ne me reste que mes souvenirs.

bernard chateau