Piste d'écriture: le portrait oblique, présenter un personnage, un groupe ou une époque à travers un usage, une manière d'être.

Chez les Vernet, à cette époque-là, on ne voyageait pas. Agriculteurs, les pieds bien ancrés au sol, ils quittaient la ferme familiale seulement au moment de leur mort et partaient disaient-ils pour leur « dernier voyage ». Ce périple ne les emmenait toutefois pas très loin puisque le cimetière était juste dans le canton voisin…

L’aïeul parti était aussitôt remplacé par l’aîné des fils à la tête de la gestion de la petite exploitation. Il s’agissait d’une société patriarcale. Toutes les décisions importantes étaient prises par le chef de famille, les filles se consacraient exclusivement aux travaux ménagers, le jardinage, la cuisine. Les journées étaient longues pour les femmes qui se levaient avant tout le monde pour préparer le feu, le petit déjeuner et le casse-croûte des hommes qui restaient dans les champs à l’heure du déjeuner.

Le feu de la large cheminée prodiguait chaleur et lumière. Là, à côté du tas de bois posé à même le sol, se trouvait un tabouret. Sur ce siège inconfortable siégeait la bible et le roman de Guy de Maupassant, « Une vie ». Peut-on résumer une existence à quelques feuillets jaunis par le temps ? Le triste destin de Jeanne, le personnage principal du livre, faisait-il écho à la propre vie de Louise, la femme de la maison ? La compassion qu’elle éprouvait pour l’héroïne pansait-elle ses propres plaies ? Sur la page de garde un tampon « école de filles » et une phrase manuscrite :

Pour vous chère Louise, avec toute mon affection,

Henriette

 Mais qui était Henriette ?

Les jours de lessive étaient épuisants. Il fallait se rendre au lavoir du village, les seaux et les bassines chargés sur la brouette. Les enfants couraient derrière, joyeux, à la perspective de patauger. Ils rentraient fatigués et trempés. Leur grand-mère, elle-même harassée de taper, savonner, essorer devait pousser la brouette devenue encore plus lourde du linge mouillé.  Les petits savaient pourtant que Louise d’apparence si rude, les cheveux en bataille qu’elle écartait de son visage du revers de la main, se pencherait vers eux, les soulevant pour les asseoir aux côtés des bassines. Une charge supplémentaire pour un ultime effort jusqu’à la maison, mais elle était tellement heureuse de ce geste prodigué avec affection …

Elle ne se plaignait jamais, car qui aurait écouté ses doléances ? Ne faisait jamais état de ses joies car qui aurait répondu à ses espoirs, dans ce monde de taiseux ? Les hommes, son mari et ses fils ne lui adressaient presque jamais la parole, eux-mêmes obnubilés par leurs propres préoccupations.

Louise, âgée s’occupait toujours du potager. Il fallait que ce soit rentable, avec des quantités suffisantes pour nourrir la maisonnée, mais aussi prévoir un surplus qui serait vendu, au marché, sur la place du village, toutes les semaines. Ces moments-là étaient un vrai bonheur, elle rencontrait Henriette. Toutes deux échangeaient des petits cadeaux, tourtes de légumes encore toutes chaudes pour l’une, un nouveau livre prêté pour la semaine pour l’autre… Quand Louise trouvait-elle le temps de lire ? 

A l’heure de son dernier voyage, Louise partit les mains serrées sur les larmes de Jeanne. Le roman de Guy de Maupassant posé sur la poitrine l’accompagna dans son cercueil. Ses proches avaient compris à quel point elle tenait à ce livre, et à sa dédicace. Ils n’identifièrent aucune Henriette à la cérémonie…

photo de l'auteure, Evelyne Grenet