Piste d'écriture: un piano abandonné sur une plage 

            Me promener un matin de janvier sur la plage. Marcher rapidement pour échapper au froid. N’être sensible qu’à la chaleur qui peu à peu pénètre mon corps et se déploie. Humidité, nuages, ciel gris. Je me demande pourquoi je suis sortie si tôt, avant même que le soleil n’ose montrer le bout de ses rayons. Et puis soudain, comme un cadeau, l’inattendu. Découvrir alors l’insolite jeté sur la plage nue…

Est-ce un bout de navire fracassé par les flots ? Une vieille barque abandonnée ? Quelqu’un a-t-il pris la plage pour une décharge et s’est débarrassé d’un vieux meuble encombrant ?

Rien de tout cela ! De près, surprise ! Il s’agit d’un piano. Un piano sans couvercle ni pieds, mais un piano dont le bois n’est pas abîmé, qui a conservé quelques-unes de ses touches et un intérieur en trop bon état pour être arrivé là par la mer.

 Je pense alors au Vasa à Stockholm, ce navire qui au dix-septième siècle coula dans le port, entraînant dans la mort équipage et passagers, et qui fut retrouvé quelque trois cents ans après, en bon état. Mais la Méditerranée n’est pas la mer Baltique : beaucoup plus salée, elle aurait vite détérioré ce bel instrument.

Alors quoi ? Un piano extra-terrestre, abandonné là, en loucedé, par de petits êtres de science-fiction ?

Ou bien un piano qui sera reconstitué dans les jours qui viennent, pour devenir la pièce centrale d’une soirée musicale qu’un groupe de jeunes animera, sur la plage, autour d’un feu de camp, comme cela se faisait couramment les soirs d’été, autrefois ?… Peu probable.

Gageons que cette présence incroyable des restes d’un piano fera naître une série d’enquêteurs intéressés par cette énigme et qui ne manqueront pas de se mettre à la recherche de la vérité. Laissons-les faire et attendons leurs conclusions. Mais souvenons-nous qu’un mystère meurt lorsqu’il est expliqué. Il ne peut survivre à la réalité.

 

            Pour ma part j’ai plutôt l’impression que ce piano venu d’on ne sait où, fut le piano magique de Novecento, le héros d’Alessandro Baricco. Ce Novecento, petit pianiste magicien, né sur un navire qu’il ne quitta jamais et sur lequel il joua inlassablement toutes sortes de musiques qui enchantèrent les passagers. Novecento parcourut l’Atlantique des milliers de fois sur des bateaux croisières. Peut-être, un jour, il rejoignit la Méditerranée et se perdit quelque part, avec son fidèle piano. Ce même piano qui nous regarde aujourd’hui sur la plage de Carnon, à peu près dans l’état que lui connut Novecento, comme protégé par le souvenir de ce pianiste exceptionnel.

Peut-être rêve-t-il maintenant que vienne à sa rescousse une personne bienveillante qui saurait panser ses blessures et le remettrait en état. Une personne qui l’aiderait à retrouver les accords harmonieux que son merveilleux partenaire créait, de ses doigts habiles et caressants.

Il pourrait alors continuer sa vie d’instrument avec un nouveau pianiste magicien, une sorte de Venticento qui l’aiderait à prolonger l’œuvre de son cher Novecento.

Il pourrait s’installer là, sur cette plage, et jouer, jouer, pour tous les amoureux de musique qui le découvriraient puis reviendraient l’écouter avec leurs amis. Il pourrait jouer pour un public émerveillé toujours plus nombreux qui partagerait ainsi des moments paisibles et chaleureux, loin des soucis et des violences du quotidien. Ainsi il participerait à la transmission de musiques intemporelles que sa mémoire de piano rendrait possible. Et il trônerait sur cette plage comme il trônait sur les transatlantiques, au temps glorieux des longues traversées.

 Christiane Koberich  

le piano sur une plage de janvier