Piste d'écriture: un piano sur une plage de janvier

Mutilé, édenté mais ouvert sur le ciel, sur une plage d’hiver, comme une dernière ballade, entouré de curieux bienveillants dont certains même ont réveillé quelques notes, de celles que je conservais bien cachées au creux de ma table d’harmonie. J’en oublie toutes ces misères supportées depuis tant d’années dans ce manoir abandonné au bout d’un chemin disparu, étouffé par la végétation luxuriante trop heureuse d’envahir l’espace jadis interdit.

 

Je trônais autrefois dans le grand salon où Madame donnait ses réceptions une fois le mois. S’y pressait tout ce qui comptait dans la région, accueilli selon son rang qui lui, variait au gré des humeurs de Madame. En hiver, on appelait un orchestre de chambre que je rehaussais de mes sonorités claires et précises, surtout lorsque Bérangère nous faisait la grâce de son jeu délicat. Elle était très demandée et parcourait les chemins pour enchanter les grandes maisons, jusque, disait-on, à la cour du roi. Aussi, n’avais-je la chance de vibrer sous ses doigts que deux ou trois fois l’an, mais mon plaisir atteignait de tels sommets que je patientais sans me plaindre entre deux de ses concerts. Sans me plaindre, dis-je, cela signifiait que je répondais du mieux qu’il m’était possible sous les doigts plus ou moins rustres des autres musiciens disponibles, et, croyez-moi si vous le voulez, mais il me fallait parfois une bonne dose d’indulgence ! Heureusement, mon facteur, qu’on appelait toujours avant les interventions de Bérangère, me soignait avec amour et savait me redonner le goût de la perfection. En tous cas, qui que fût le pianiste, tous les invités en costume de fête nous écoutaient religieusement, assis sur des chaises capitonnées disposées en rond autour de nous.

En été, on ouvrait les portes vitrées sur le parc et le salon se transformait en salle de bal. La musique se faisait brillante et virevoltante et mon compagnon favori était alors Grégoire, dont le répertoire ne tarissait pas et qui entraînait les instrumentistes et les danseurs dans des galops endiablés ou des valses somptueuses.

 

Un jour, quelqu’un couvrit les miroirs et les fenêtres de velours noirs. On me poussa dans l’angle le plus reculé du salon qui fut envahi de silhouettes sombres, de chuchotements et de mouchoirs qu’on pressait sous le nez ou sous les yeux. Puis, plus rien. Plus personne ne traversait le salon ; aucun bruit de conversation ou de mouvement n’animait la maison. Madame avait disparu et tous les autres avec elle.

Un matin d’automne, quelqu’un que je n’avais jamais vu vint recouvrir chaque meuble de draps blancs, ferma tous les volets et toutes les portes. Je me retrouvai asphyxié sous cette protection, dans le noir et le silence. Combien de temps ?

 

Jusqu’à ce que j’entende des bruits bizarres, d’abord au loin, puis de plus en plus proches. Et soudain, une explosion assourdissante fondit sur le manoir et son souffle violent éclata les vitres, déchiqueta les volets et embarqua les draps blancs. Le silence revint. Quelques temps après, la pluie et le vent s’engouffrèrent dans la maison, renversant les chaises, décrochant les tableaux, faisant claquer les portes et les fenêtres, achevant de briser les vitres en milles miettes qui jonchèrent le sol d’où s’élançaient des spirales de poussière. Dans mon coin, j’étais presque à l’abri, croyais-je. Mais la malédiction se poursuivit. Des hommes hirsutes pénétrèrent dans le manoir, emportant tout ce qui les attirait. Heureusement, je suis trop lourd pour eux, pensai-je. Mais mon inquiétude grimpa brusquement lorsque je les vis s’approcher armés de scies et de marteaux. Ils commencèrent par arracher brutalement mon couvercle arrière, puis celui du clavier. Ce massacre accompli, l’un d’eux se pencha sur le côté et décréta que mes pieds pourraient servir de cales dans sa ferme, et qu’il récupérerait bien les roulettes aussi. C’est alors qu’une harde grognante de sangliers apparut sur la terrasse longeant le salon. A leur vue, les malfrats se précipitèrent dehors et m’abandonnèrent là. Les sangliers fouinèrent partout sans trouver leur pitance, piétinant mon clavier, et disparurent dans le parc. Combien de temps ?

 

La végétation envahit les lieux. Je ne voyais plus, l’été, qu’un mur de feuilles touffues qui disparaissaient en hiver pour ne laisser qu’une grille de branches nues et noires. Combien de temps ?

 

Quand un jour de canicule, une bande de jeunes costauds entreprit d’entrer dans le manoir. Quel bruit ! Scies, tronçonneuses, tracteurs. Un énorme vacarme. Et… une exclamation : Regardez ce pauvre piano ! On ne va pas le laisser là tout seul, il doit retrouver son public !

On me sangla et on me souleva avec un engin infernal qui me balança au-dessus du parc a m’en donner le mal de mer. Le mal de mer, ai-je dit ? D’où me sort cette expression ?

On me déposa sur un véhicule motorisé et on me transporta jusqu’au bout d’un chemin. C’est alors que le mal de mer me reprit, quand je me balançai au-dessus des haies puis au-dessus du sable. Je la voyais, la mer, ondulante et scintillante. Qu’allait-il m’arriver encore ? On me posa sur le sable.

Le lendemain, des passants curieux s’approchèrent de moi, me tournèrent autour. Certain s’accroupirent et cherchèrent les cordes qui vibraient encore et, ô miracle, ils en trouvèrent quelques-unes. Les réflexions, les interrogations fusaient. Certains m’interrogeaient directement, mais je ne pouvais pas leur répondre…

Qu’importe, pensai-je, me voilà à nouveau entouré de public et au grand air. Un grand air, ai-je dit ? Lalalalala….

le piano sur une plage de janvier