Piste d'écriture: le défi

 Qui suis-je ? Où suis-je ? Dans quel état d’esprit suis-je ?

Victor est furieux, en se posant ces questions. En fin de cours, l’animateur venait de lancer ces affirmations, soulignant ainsi le manque d’implication de Victor dans les improvisations qu’il avait faites pendant la séance.

 

Il doit bien le reconnaître, c’était parfaitement vrai. Il était bien là, mais ailleurs dans son monde à lui et pas du tout dans l’imaginaire de ses camarades de jeu. Il n’avait pas cherché à se mettre dans la peau d’un personnage, et encore moins à déterminer si celui-ci était heureux, en colère, conquérant ou anéanti. Lui Victor, puisqu’il avait joué avec sa propre identité, était simplement las après une séance d’aquagym et un exercice répété de vide total de toute expression.

Il reprochait surtout à Pat l’animateur d’avoir glissé ce commentaire sans s’adresser directement à lui. Voulait-il qu’il abandonne, tellement il avait été nul, ou bien cherchait-il à le titiller pour lui redonner l’envie de se bouger ?

 

Cette nuit là, Victor dormit peu et mal tant son amour propre en avait pris un coup. Il refit dans sa tête les improvisations, avec cette fois, mille idées qui lui avaient fait défaut pendant les improvisations. Il pensa même reprendre ces phrases assassines pour s’en servir comme réplique dans une prochaine improvisation.

 

Au milieu de ses camarades, il se sentait l’ancêtre, tant il était plus âgé que les autres, une jeune étudiante, quatre-cinq trentenaires, trois quinquagénaires et lui. Ses centres d’intérêt, son mode de vie, tout le séparait de cette bande à laquelle seul le plaisir du jeu aurait dû et pu le réunir. Ce soir là, il fallait bien le reconnaître, il s’était lui-même mis à l’écart, par simple abandon. C’est ce qui l’avait fait souffrir. Il faudrait donc qu’il se rattrape.

 

Les sujets des improvisations étaient souvent nébuleux, quelquefois un mot, quelquefois une citation, ou une situation rocambolesque. L’enjeu était de faire monter la pression en exagérant des situations déjà peu crédibles, bref le contraire de ce qu’il aimait et de ce qu’il était. Déjà difficile à deux, l’exercice se transformait en une gageure, s’ils étaient trois sur la scène. Il n’y avait pas de préparation, on devait se jeter à l’eau sans aucun échange préalable avec ses partenaires.

 

Aussi, la semaine suivante, il faudrait bien qu’il relève le défi, ou bien… Non il n’y avait pas d’autre choix, il fallait foncer. Le cœur battant il partit ce soir-là la peur au ventre, affronter l’insoutenable. Victor se mit à sourire. Il devenait mégalomane, en réalité, il ne risquait rien, au pire un peu d’humiliation.

 

C’était à eux de jouer, lui et un autre homme. La voiture avait une fuite et un des personnages aussi, c’était le thème de l’impro !

Quelle galère encore une fois, pensa Victor.  Son partenaire avait déjà commencé, il réparait une voiture. Victor devait intervenir, ou s’en aller à jamais. Lui, le plus ancien des deux, entra dans l’action.

 

-        P’a, qu’est-ce que tu fais ?

-        Tu ne vois pas, je répare cette saloperie de voiture. Rentre à la maison tu vas te salir et ta mère va encore m’engueuler.

-        Risque pas.

-        Qu’est-ce que tu dis ?

-        Elle est occupée.

-        Où ça ?

-        Dans la salle de bain.

-        A cette heure-là, va lui dire de me préparer un café

-        Non, je n’irai pas !

-        Tu veux une tourniole ?

L’homme se lève et menace l’enfant de sa main plaine de graisse. Puis redescend sous la voiture.

-        Elle n’est pas seule.

-        Encore sa copine Margie, vivement qu’elle déménage dans le Nord, cette mytho.

-        Non pas elle

-        Mais qui alors ?

-        Le plombier

-        Quoi !

-        Il y avait une fuite sous le lavabo et tu as choisi de réparer la voiture, alors « Mam » a appelé le plombier.

-        Bordel, j’ai besoin de cette voiture demain.

-        Pour aller aux courses ?

-        Je ne fais jamais les courses, c’est ta mère

-        Courses de chevaux.

-        Petit merdeux, tu vas voir !

L’homme s’extirpe à nouveau de dessous le véhicule et regarde l’enfant.

-        Mais tu t’es pissé dessus ! quelle honte à ton âge, presque sept ans.

-        C’est pas vrai, c’est le plombier, il m’a arrosé, parce que je ne voulais pas sortir.

-        Pas sortir d’où ?

-        De la salle de bain.

-        Et alors ?

-        Je suis sorti.

-        Bon on n’en parle plus, rentre à la maison et va goûter.

-        Je peux pas.

-        Ça suffit, cette fois obéis, bordel !

-        Gros mot.

-        P’tit con !

-        Ils ont fermé la porte.

-        Quelle porte ?

-        De la salle de bain !

L’homme, rouge écarlate, se précipite à l’intérieur de la maison suivi par l’enfant.

 

Victor est content, il pense que lui et leur partenaire ont bien réussi, mais l’animateur leur fait comprendre qu’ils n’ont pas fait monter assez la mayonnaise, même si, il le reconnaît, il y avait tous les ingrédients qu’il fallait.

 

Revenu chez lui, après un rapide diner il s’assoit sur son fauteuil et s’entraîne à refaire la scène en prenant son chat comme partenaire. Plus facile quand on fait les demandes et les réponses.

 

Comme on dit au cinéma, toute ressemblance avec des personnages existants serait pure coïncidence.