Piste d’écriture : Une rencontreracontée soit sous un angle interne, à la première personne, soit sous un angle externe, à la troisième. Ici, à la première.

rencontre

Il était tard et comme toutes les nuits depuis plusieurs semaines, mon insomnie dépassait largement les trois heures du matin.

Le tic-tac de l’horloge de la salle à manger, pourtant éloignée de ma chambre, résonnait dans mon crâne comme le burin de l’artiste sur le marbre de son œuvre.

Je me retournai pour la énième fois dans mon lit et martelai mon oreiller de coups de poings féroces. À la demie suivante, n’en pouvant plus, je me résignai à me lever et atterris sur mon canapé comme les nuits précédentes. Je regardai d’un œil morne des documentaires sur des insectes dont je ne me rappelle jamais par la suite, leurs noms latins savants.

Je baillais à m’en décrocher la mâchoire et grattais d’une main distraite la tête anguleuse de mon brack allemand. Il essayait d’attirer mon attention mais fatiguée comme je l’étais, je n’accordais pas d’intérêt à ses mimiques pourtant révélatrices. C’est uniquement lorsqu’il leva la patte pour arroser les pieds de la table basse, que je compris son état. D’un bond, j’attrapai sa laisse puis mon manteau que j’enfilai par-dessus mon pyjama rose à grosses fleurs mauves pour enfin sortir dans le froid humide de ce début de printemps.

Ernest, c’est le nom de mon chien, traversa la rue pour foncer dans les arbustes du square d’en face. Il se mit en devoir d’asperger toutes les plantes, puis de sa truffe humide, renifla à peu près tout ce qu’il trouva sur son passage. Il se baladait comme si la nuit était faite pour cela, et se fichait pas mal de ma mauvaise humeur évidente à le suivre à une heure aussi tardive, dans les fossés et les chemins mal éclairés.

Après un pipi plus conséquent que les autres, heureux et satisfait, il se mit à gratter la terre avec ses pattes arrière dans ma direction, soulevant un gros nuage de poussière marron. Cela ne se fit pas attendre, je me mis à éternuer plusieurs fois d’affilée. Il ne manquait plus que ça, mes allergies reprenaient.

À mon cinquième éternuement, j’entendis un :

- « À vos souhaits ! » qui me fit sursauter.

Je me retournai d’un seul mouvement, effrayée par cette voix. L’obscurité totale répondit à mes interrogations. À part quelques arbres et deux bancs, personne n’apparut dans mon champ de vision.  Ernest à l’arrêt, scrutait lui aussi les profondeurs de la nuit et son attitude inquiète ne me rassura pas. Je l’attachai et repartis d’un pas pressé vers ma maison. Mon nez me chatouilla à nouveau et une série d’éternuements puissants retentirent dans le silence. Je n’avais pas fini de me moucher qu’à nouveau la même voix retentit :

- « À vos souhaits ! »

 

Nasillarde, sourde et masculine. Je notais les détails qui caractérisaient le son de ces paroles presque sans m’en rendre compte. Ernest se mit à grogner en tirant sur sa laisse. Je commençais à me sentir en danger et n’avais qu’une envie : me retrouver dans la sécurité apaisante de notre maison. Je l’obligeai à franchir les quelques mètres qui restaient au pas de course, puis cherchai frénétiquement mes clés. Je fouillai dans ma poche droite où je les avais mises mais ne trouvai que le vide. Stressée, je cherchai à gauche avec le même résultat. Paniquée, je compris que je les avais certainement fait tomber. Il fallait que je retourne dans le square les chercher. Une peur viscérale me sciait à présent le ventre. J’avançais à petits pas, Ernest à mes côtés, lui aussi peu rassuré. Je le sentais frissonner et il se collait à mes jambes au fur et à mesure que nous avancions. Je réduisis la longueur de sa laisse et m’apprêtais à me servir de l’autre moitié de celle-ci comme d’une arme si cela s’avérait nécessaire. Les anneaux de métal, fortement lancés, pouvaient blesser. Je forçais mes yeux à pénétrer l’obscurité mais comme précédemment, je ne voyais presque rien.

Au détour des premiers arbrisseaux, le banc se présenta à moi et sur celui-ci, sagement posé, mon trousseau de clés. J’identifiai vite l’auteur de cette action. Il s’agissait à n’en pas douter du même individu. Il avait ramassé les clés et les avait mises là, afin que je les trouve. Était-ce un SDF ? Ne cherchant pas davantage, je les pris et rentrai enfin dans mon intérieur sécurisant. Je m’enfermai à doubles tours, m’assurais que toutes les fenêtres étaient closes. De toute la nuit, je ne pus retrouver le sommeil.

Le soleil me réveilla en dansant sur mes paupières rougies. J’ouvris péniblement un œil, puis l’autre. Il était neuf heures et mon corps, courbatu par le manque de repos, me fit grimacer. Ernest vint poser sa tête sur la courtepointe juste à côté de moi et se mit en devoir de lécher consciencieusement ma main. Puis il partit d’un pas trottinant pour revenir quelques instants plus tard, la laisse dans sa gueule et les yeux pétillants. Le message était clair. Ne voulant pas prendre le risque de le voir renouveler sa prestation de la nuit dernière sur mes meubles, je me résolus à enfiler en vitesse quelques vêtements, attrapai mon sac et nous sortîmes.

Les évènements de la soirée me revinrent en mémoire alors que mon regard rencontrait les arbres du square d’en face, et je me mis à frissonner. Les heures restantes, je n’avais cessé de penser à ce qui s’était passé. Il était clair que cette personne n’avait pas de mauvaises intentions, sinon elle aurait agi. Nous étions seuls et tout aurait pu arriver.

Ernest soulagé, je décidai de m’arrêter à la petite épicerie du quartier pour acheter du café. J’attachai mon chien devant le commerce. À cette heure, il n’y avait pas beaucoup de clients. Je choisis ma marque préférée et me laissai tenter par une chocolatine. Lorsque je posai mes achats sur le comptoir, le jeune homme qui s’occupait à peu près de tout dans la boutique, se posta devant moi et me fit un grand sourire. Il était plus jeune que moi de quelques années, grand et carré d’épaules. Il commença à scanner mes articles puis attrapa un sac.

- Il fait beau aujourd’hui !

Il accompagna ses paroles en élargissant encore son sourire. La voix me rappela vaguement un souvenir mais sur l’instant, ma mémoire endormie me fit défaut.

- Oui, c’est agréable, répondis-je sur le même ton cordial.

- Votre chien s’appelle comment ?

- Ernest.

- C’est marrant ça comme nom !

C’était bien la première fois qu’il me faisait la conversation. Avant que j’aie eu le temps de répondre, il ajouta :

- Il est sympa votre pyjama rose aux fleurs mauves !

Il accompagna d’un clin d’œil appuyé ses dernières paroles. Fronçant les sourcils, je le regardai, surprise. Comment savait-il que je possédais un pyjama dans ces couleurs ? La cliente suivante posa un peu trop vivement son sachet de farine sur le comptoir et un petit nuage blanc se répandit, qui vint danser sous mes narines. Un éternuement sonore m’échappa.

- À vos souhaits !

D’une voix nasillarde, sourde et masculine, le jeune homme taquin me regardait, le rire dans les yeux. Relevant la tête, je contemplai l’inconnu de la nuit passée d’un œil changé. Il souriait de toutes ses dents, fier de lui.