Piste d'écriture: les petits plaisirs

            Chaque année Noël réunit la grande famille à laquelle j’appartiens : frère, sœurs, maris, neveux et nièces, enfants, petits-enfants… Noël est notre moment familial, celui où chacun fait son maximum pour être présent, car dispersés géographiquement le reste de l’année, nous aimons nous retrouver tous ensemble.
 L’organisation de nos retrouvailles annuelles est assez bien rodée : chacun prépare un plat ou un dessert de son choix ; c’est bon, festif et agréable. La gaîté, la bonne humeur dominent, nous évitons les sujets qui fâchent et cette année même le COVID nous a laissés tranquilles.
            C’est à moi que revient la confection du foie gras. Je ne sais plus quelle année j’ai eu envie de me lancer dans la préparation de ce plat ; je n’en avais jamais fait, j’ai cherché des recettes, demandé des conseils. Tous l’ont trouvé très réussi, et depuis on me réclame chaque année « mon » foie gras. (Ainsi sans doute naissent les traditions.)
Et chaque Noël j’ai le plaisir d’offrir quelque chose qui plaît, et d’être félicitée (« Hum, il est encore meilleur que les précédents »). Intérieurement je me dis que ce n’est pas si compliqué à réaliser, que l’essentiel tient au foie lui-même, donc en grande partie au hasard. Mais je me sens satisfaite et soulagée.
            Soulagée surtout, car la préparation du foie gras, même après plusieurs années d’expérience, reste pour moi un véritable casse-tête. Comme si c’était chaque fois la première fois je ressors toutes mes recettes : celles qu’on m’a données, les synthèses que j’en ai faites ; malencontreusement j’en cherche aussi sur internet, ce qui m’embrouille un peu plus, pour pas grand-chose car les nuances sont faibles… J’en ai pour un ou deux jours à me demander comment je vais procéder, puis je me décide : je ne peux plus tergiverser, Noël approche.
Il me faut alors beaucoup de calme autour de moi pour pouvoir me concentrer et m’appliquer. Je sors le foie de son emballage, je le dénerve si ce n’est pas déjà fait, j’enduis toutes ses faces d’un mélange de sel, poivre, un peu d’épices… Puis je le laisse macérer ainsi au frigidaire. Le lendemain, jour de la cuisson, j’hésite encore : bain-marie ou pas ? Deux cents degrés au four ou cent soixante pour un temps plus long ? Mon mari ne comprend pas : « Pourquoi tu t’en fais ? Tu ne l’as jamais raté. » Il ne comprend pas non plus que j’aie tant de recettes : « Gardes-en une, ça suffit, non ? »
Sans doute, mais ça je ne peux pas. C’est comme si j’avais besoin de me rafraîchir la mémoire en réétudiant plusieurs possibilités ; comme si j’avais besoin de revivre les étapes précédentes… Une sorte d’historique, en somme.
             Puis, comme souvent dans la cuisine, le jour venu, on est à la fois content et désolé de voir englouti si rapidement ce qui a nécessité tant de travail et de stress.

 

 

Christiane Koberich