Piste d'écriture: la rencontre, narrée à la première personne

Aix-en-Provence, le 12 septembre 1985

Chère Amanda,

Mako Moya, www.makomoya.fr, Jeune fille qui écrit une lettre 2013

            C’est prodigieusement nul, comme début de lettre. Il ne manquerait plus que j’enchaîne avec un « J’espère que tu vas bien » et on atteindrait à coup sûr les sommets, ou les tréfonds, du cliché. Cela dit j’ai cherché longtemps, crois-le ou non ; j’ai pensé à écrire simplement Amanda, mais ça semblait trop dépouillé ; ma choupette, mais ça me paraissait un peu ridicule ; Doudouille, c’était un peu léger, pour une lettre qui promet d’être dramatique et déprimante ; mon amie, ma meilleure amie, ma chère amie, tout ça, ça sonnait bien trop solennel. Alors tu te contenteras, je te prie, de mon « chère Amanda » qui n’est pas si mal.

Tu m’as demandé, dans ta dernière lettre, pourquoi je parlais de lui au passé simple. Ça fait bizarre, m’as-tu écrit, trop pompeux, d’un autre temps. Si je ne suis pas d’accord avec le début de tes commentaires à ce sujet, le « d’un autre temps » en revanche a retenu toute mon attention. Car c’est bien pour ça, entre autres choses, que j’écris sur lui au passé simple ; le passé simple, c’est le temps des histoires, des contes de fée, des aventures incroyables, d’un autre temps, dont on doute presque de la réalité ; mais le passé simple, c’est aussi le temps des histoires révolues, terminées. Voilà pourquoi je ne peux raconter ce que nous avons vécu, Samuel et moi, qu’au passé simple.

Je te demande pardon, d’ailleurs, pour le fouillis total qu’était ma dernière lettre. C’est vraiment gentil de ta part d’y avoir répondu comme si elle était tout à fait normale. Mais je l’ai écrite sous le coup de l’émotion ; il fallait absolument que je parle à quelqu’un, que je vide mon sac, que j’écoule mon bonheur passé et mon malheur présent ailleurs que contre mon oreiller, auprès de quelqu’un qui saurait les recevoir et ne pas les mépriser. Et il n’y a que toi, Amanda, pour avoir assez de patience et d’affection pour supporter mes histoires. Excuse-moi, donc, d’avoir jeté sur le papier, à tort et à travers, des mots sans queue ni tête comme ils me sont venus sur le moment. Si je veux que tu comprennes, il me faut tout te raconter en commençant par le début.

 

            Tu connais, j’en suis sûre, mon petit plaisir personnel chaque fois que la sonnette retentit. Il faut dire que la mienne produit un vrai ding dong chantant et carillonnant qui à lui seul ne peut que me ravir. Mais il y a tout ce qui se joue autour d’un coup de sonnette. Il y a le cœur qui se met à palpiter plus vite, la surprise, la joie mêlée d’appréhension, la curiosité qui grimpe en flèche. Même lorsqu’on attend quelqu’un, le chant de la sonnette produit toujours son petit effet. La personne est en avance et l’inattendu fait augmenter le rythme cardiaque ; la personne est en retard et le soulagement et la joie font bondir le palpitant. Mais ce jour-là, je n'attendais personne. J’étais assise à mon bureau en train de remplir ma déclaration d’impôts en sirotant un thé à la menthe. Lorsque le carillon de ma sonnette retentit, il m’offrit donc l’intégralité de son enchantement. Qui pouvait bien sonner chez moi un dimanche, à dix-neuf heures ? Quelle aventure trépidante allais-je vivre en ouvrant ma porte ? Ne te moque pas, tu me connais assez pour savoir que je considère la moindre anomalie de mon quotidien comme une aventure trépidante. Les pompiers et leur nouveau calendrier m’auraient amplement satisfaite, mais ce n’était pas la période. Ce n’étaient pas non plus les enfants un peu farceurs du numéro 3, je les savais en vacances à l’autre bout de la France. Savourant mon excitation, je me levai, sortis du bureau et me dirigeai vers la porte à pas mesurés. Trop lentement, mon visiteur risquait de s’impatienter et de repartir ; trop vite, je gâcherais une partie du plaisir. J’atteignis la porte et je posai ma main sur la poignée fraîche, heureuse comme une enfant devant ses cadeaux de Noël encore emballés, totalement inconsciente que ce simple panneau de bois que je ne regardais plus à force de le connaître séparait ma vie d’avant de ma nouvelle vie ou, pour le dire plus justement, ce que j’avais toujours pris pour une existence heureuse du bonheur véritable. J’ouvris la porte, le sourire aux lèvres…

            Je n’ai jamais cru au coup de foudre, tu le sais, toi qui en as fait l’objet de ta quête existentielle, toi qui as si souvent cru le reconnaître et t’es si souvent trompée que c’est pour moi un vrai mystère que tu y croies encore. Pour moi, l’amour se cultive, c’est une graine d’amitié que l’on fait germer et pousser pendant de longs mois, apprenant à se connaître, à se comprendre, avant que l’on puise prétendre s’aimer vraiment. Pourtant, lorsque je vi Samuel debout sur mon perron inondé de soleil, je sus instantanément que j’avais franchi un passage vers une nouvelle dimension que je n’avais encore jamais exploré. Ce n’était pas, comme le racontent beaucoup d’amoureux un peu benêts, un éblouissement, un émerveillement de tous les sens, une explosion d’émotions, une sidération de tout mon être. Bien sûr, Samuel me parut beau, je ne pourrais pas le nier, avec cette mèche de cheveux bruns tombant sur ses grands yeux verts, avec les rayons du soleil jouant sur la peau hâlée de son visage. Mais ce ne fut pas ce que je remarquai d’abord. Ce qui me frappa instantanément lorsqu’il m’apparut, ce fut que nous étions. Je ne sais comment mieux te l’exprimer. Avant d’ouvrir cette porte, j’étais, et je connaissais de nombreux amis qui étaient, eux aussi. Mais dès l’instant où je le découvris, nous nous mîmes à être, non pas lui et moi, mais bien nous. J’entends d’ici ta voix de fumeuse, légèrement moqueuse, me dire d’arrêter de tourner autour du pot ; je suis tombée amoureuse, penses-tu, il n’y a pas besoin de faire toutes ces périphrases pour l’exprimer. Mais ce n’est pas exactement cela. A cet instant crucial qui marqua à jamais le début de ma nouvelle vie, je n’envisageai pas un instant la question en ces termes. Il n’y avait pas de question, d’ailleurs. Soudain, tout ce que j’avais toujours vécu pour moi seule semblait se partager, couler entre lui et moi, entre moi et lui, d’une manière tout à fait incroyable et pourtant absolument simple.

« Excuse-moi de te déranger, me dit-il d’une voix chaleureuse que je n’avais jamais entendue mais que je connaissais déjà, est-ce que tu pourrais me passer du poivre ? »

J’éclatai d’un grand rire, un peu moqueur certes mais plein de joie nouvelle. Il n’eut pas l’air offensé le moins du monde, mais son regard exprimait la plus sincère interrogation.

« T’es vraiment un drôle de type, toi. Aller frapper chez les voisins pour demander du sel, je peux comprendre. Mais le poivre est-il pour toi si indispensable que tu es prêt à sortir de chez toi un dimanche soir pour aller en quémander ? Je veux dire, c’est réellement impossible dans ta religion de manger sans poivre ? »

Tu m’entends parler, Amanda ? Traiter un inconnu de drôle de type, me moquer de lui ouvertement ? C’est moi, ça ? Non, je te le dis, ta copine timorée qui aime les coups de sonnette parce que c’est sa seule façon de rencontrer du monde, sa timidité lui interdisant toute approche plus conventionnelle, ne s’est jamais adressée à qui que ce soit d’autre de la sorte.

 

            Il éclata de rire à son tour, comme s’il ne réalisait qu’à cet instant ce que sa demande avait d’incongru.

« C’est juste que je reçois mon frère et sa femme à dîner et je leur prépare un gratin dauphinois. Et ce n’est vraiment pas savoureux, le gratin dauphinois sans poivre. »

Je me mis à nouveau à rire, sans savoir cette fois exactement pourquoi.

« Tu veux du poivre noir, vert, rose, gris, de Sichuan ou d’ailleurs ? »

Son air abasourdi me fit rire de plus belle, et mon rire provoqua le sien. Sans même me demander si ce n’était pas imprudent, je l’attrapai par la manche et je le tirai gentiment à l’intérieur. Il sembla trouver ce comportement tout à fait ordinaire car il me suivit sans protester. Je le conduisis dans la cuisine, mon antre sacré que même toi tu n’as dû visiter qu’une ou deux fois. La cuisine, c’est ma passion, mon exutoire, un endroit où je me sens totalement moi. Je n’aime pas que l’on entre dans ma cuisine, j’ai l’impression que l’on met mon âme à nu. Pourtant, c’est précisément là que j’introduisis directement mon bel inconnu, sans même savoir encore son prénom.

Je lui fis une présentation passionnée des différents poivres que je possédais, l’encourageant à les sentir, à les goûter. S’il estimait que le poivre était ce qui rendait un gratin dauphinois savoureux, c’était probablement qu’il manquait cruellement de culture gastronomique, aussi me fis-je un devoir de lui faire découvrir d’autres épices, me proposant de les lui prêter pour la soirée. Nous passâmes ainsi une bonne demi-heure à discuter de la meilleure façon d’assaisonner son plat puis, sans que je sache bien comment, nous nous retrouvâmes sur la terrasse, un verre de vin blanc à la main, à discuter de tout et de rien sous les rayons obliques du soleil couchant.

 

            Voilà, Amanda, comment tout a commencé. Je n’ai pas le temps de t’écrire plus aujourd’hui, mais je me permets d’espérer que tu ne seras pas trop vite lassée de ma prose, parce que j’en ai encore beaucoup à te raconter. Car oui, je n’avais pas encore conscience, à l’époque, que le poivre et le soleil, s’ils donnent plaisir et chaleur, peuvent aussi cruellement piquer les yeux.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton amie, Chloé

copyright du texte Florie 2022, illustration de Mako Moya, www.makomoya.fr, Jeune fille qui écrit une lettre, 2013