Piste d'écriture: un portail temporel

Matisse Les poissons rouges

— Ouvre la fenêtre me lança maman pendant qu’elle rangeait les assiettes dans le buffet.

Comme chaque année à Paques, elle avait réuni la famille, c’est-à-dire mes deux sœurs et moi, avec nos maris et nos enfants. J’étais restée seule avec elle à la fin de la journée pour l’aider à remettre de l’ordre dans la maison. Depuis qu’elle était veuve, elle était encore plus irascible et maniaque, mais, la trouvant bien fatiguée ces derniers temps, je n’avais pas voulu la laisser seule pour tout ranger, même si elle avait prétendu que rien ne serait fait à sa façon, et même si ce ne serait certainement pas une partie de plaisir.

 

Cette fenêtre donnait sur le jardin où mon grand-père, aimait gratter la terre de temps à autre, alors qu’il avait vendu le sien, trop vaste pour ses soixante-dix ans. Mon père lui laissait bien volontiers ce plaisir, surtout que ce bout de terrain avait pris, sous ses doigts, des allures de parc paysager. Je posai les coudes sur le rebord et, fermant les yeux, je respirai l’air printanier avec délice. Puis, je me redressai pour reprendre mes tâches domestiques.

Du bout de l’allée, là où il avait aménagé un bassin dont la fontaine nous rafraîchissait de son chant liquide, mon grand-père me héla.

— Viens voir, je crois que nous avons un nouveau poisson rouge.

Etonnée, je le regardai sans répondre. Il insista.

— Mais viens donc !

Alors, je me retournai vers la cuisine. Mes sœurs terminaient de goûter, tandis que maman tricotait un pull qu’elle destinait à papa. Chaque année, elle confectionnait un pull ou un chandail pour chaque membre de la famille.

 Je lavai, essuyai et rangeai ma tasse et ma cuillère restées sur la table, puis je traversai la cuisine pour rejoindre mon grand-père. Maman réagit.

— Où vas-tu ? Tu ne crois pas que tu as mieux à faire ?

— Mais, papy m’appelle.

— Oui, j’ai entendu. En réalité, il ne t’appelle que parce qu’il t’a vue à la fenêtre.

— Mais…

— Laisse-le tranquille et va ranger ta chambre.

Je faillis m’exécuter sans broncher, comme d’habitude, avec le regret de ne pouvoir partager ce moment avec mon grand-père, mais je ne sais quelle mouche me piqua soudain, je la regardai droit dans les yeux.

— Ma chambre n’a pas besoin d’être rangée trois fois par jour et papy veut me montrer un nouveau poisson rouge.

Là-dessus, je franchis la porte de la cuisine avec détermination et me dirigeai vers le bassin. Le nouveau poisson rouge m’accueillit par un tour de bassin magistral, devant tous ses congénères, dorsale fringante et pectorales frétillantes. Mon grand-père l’observait de son regard d’enfant émerveillé. Il passa son bras autour de mes épaules pour mieux partager avec moi son émotion. Puis, s’écartant un peu, il s’enquit :

— Ta mère t’a laissée sortir de la maison ?

— Elle n’a pas eu le choix.

— Voilà qui change de l’habitude, remarqua-t-il.

— Oui, et dorénavant, rien ne sera plus pareil.

La fenêtre m’avait donné une seconde chance que je n’allais pas laisser passer. Je ne tolérerai plus le mauvais caractère de ma mère. Peut-être que cela encouragera mon père à prendre la place qui lui revenait, à ne pas se laisser grignoter par la frustration jusqu’à en mourir.

Depuis le bassin, je regardai vers la croisée où mes deux sœurs s’étaient accoudées à leur tour.

J’entendis maman leur proposer de préparer avec elle le plat préféré de papa afin, disait-elle, qu’il se sente bien chez lui après sa journée de travail. Mes sœurs disparurent au fond de la cuisine.

 

Quand je rentrai dans la maison, mes parents rangeaient la vaisselle du repas de Pâques en chantonnant. Mes sœurs avaient entamé un jeu société avec nos enfants tandis que nos maris commentaient avec passion le dernier match du MHSC — le Montpellier Hérault sport club—  en sirotant leur café.

Bien que la température se fût rafraîchie, je m’abstins de m’approcher de la fenêtre pour la refermer et j’adressai un clin d’œil à mon grand-père qui me souriait depuis son cadre au-dessus du buffet.