Piste d’écriture : Imaginez un personnage face à un obstacle et faites-le réagir d'une manière inattendue

                           

marguerite

Manipuler des fleurs toute la journée est un sacerdoce pour Marguerite. Elle porte avec simplicité son prénom et répond aux allusions goguenardes des amusés avec humour, leur expliquant que sa mère lui a donné son nom de baptême lorsque, la manipulant pour la langer, elle l’a lâchée dans un champ de marguerites alors qu’elle se trouvait dans le jardin.

 Hyperactive et marrante, Marguerite s’agite toute la journée dans sa boutique, reçoit les clients avec gentillesse et s’exhorte à attribuer à chacun le bouquet ou la plante qui lui donnera le sourire. Cette sexagénaire refuse d’avouer son âge lorsque l’on le lui demande, pique tous les jours une fleur différente dans sa chevelure rousse flamboyante et distribue même, le jour de la Saint Valentin, une rose à chacun des passants masculins qui passe devant sa boutique, en leur demandant d’offrir cette fleur à leur Valentine.

bottier

 Bernard, son voisin-commerçant d’en face, porte lui aussi très bien son prénom car pour Marguerite il a tout du Bernard-l’ermite que l’on trouve dans le sable ou dans les trous d’eau, le jour d’après les grandes tempêtes. Sa mauvaise figure et ses attitudes sournoises correspondent en tous points  au crabe marchant en travers de la plage et se cachant sous sa carapace dès qu’il le peut. Ses onomatopées quotidiennes exaspèrent la fleuriste. Comment fait-il pour travailler est un mystère pour elle. Il reçoit ses clients en marmonnant entre ses dents, attrape les chaussures qu’ils lui tendent avec brusquerie, bougonne une réponse entre ses lèvres pincées. Si ce n’était son excellent travail, il y a bien longtemps que Bernard n’aurait plus aucun client, Marguerite en est persuadée.

 Lorsqu’elle s’est installée dans le quartier, elle a fait cérémonieusement le tour de tous ses collègues avec une marguerite à la main. Ils l’ont tous reçue avec gentillesse, sauf le Bernard. Dès que le carillon a gaiement tinté, indiquant son entrée dans l’antre dudit crustacé, il a laissé avec remord la botte sur laquelle il travaillait et la mimique désagréable qu’il a arborée lorsqu’il a vu sa nouvelle voisine, en a dit long sur son amabilité renversante. Depuis, entre eux, une tramontane glaçante persiste à chacun de leurs échanges.

 Ne supportant plus de se voir critiquée chaque fois qu’elle organise un évènement et qu’elle offre généreusement une fleur à un promeneur, Marguerite se venge dès qu’elle le peut à sa façon. Son dernier challenge est de métamorphoser une girouette en forme de bottier que le Bernard-l’ermite  entrepose devant sa vitrine afin d’attirer les clients. Elle guette. En milieu d’après-midi, alors qu’il est occupé avec une dame, Marguerite attrape le sac qu’elle a pris soin de préparer à l’avance et se faufile vers le lieu de son méfait. Puis elle se met au travail. Lorsqu’elle a fini, discrètement, elle retraverse la rue et attend toute la journée le moment où son voisin découvrira son œuvre. Elle n’est pas déçue ! Vers 19 h, Bernard sort pour tirer son rideau métallique et, les mains sous le menton en une attitude de profonde concentration, la fleuriste  admire le spectacle. Le Bernard-l’ermite vérifie d’abord si sa vitrine est parfaite. Parce qu’en plus, Bernard est maniaque. Tout doit être parfaitement rangé à sa place et si par malheur un modèle de chaussures qu’il fabrique n’est pas tout à fait droit, il le manipule jusqu’à trouver sa posture exacte.

 Donc, ce soir-là, il admire si tout est correct comme d’habitude, puis tourne la tête. Ses yeux rencontrent enfin le chef-d’œuvre de sa voisine. Ses lèvres s’arrondissent en un OH de surprise intense, ses sourcils épais se rejoignent en un trait disgracieux au-dessus de ses yeux puis, d’un seul mouvement, il se tourne vers la boutique fleurie et fusille de son regard la pauvre échoppe. Marguerite n’a que le temps de se dissimuler derrière ses pots de fleurs. Prise d’un énorme fou-rire, elle ne peut se retenir et c’est les larmes coulant sur ses joues qu’elle reçoit son voisin.

 Il entre. Le terme le plus exact est : il envahit d’un pas militaire la joyeuse boutique et se plante devant une Marguerite rouge comme une pivoine. Elle rit tellement qu’elle n’arrive pas à se redresser entièrement. Méprisant, entouré de sa cape d’offensé, il trépigne jusqu’à ce qu’elle reprenne ses esprits. Enfin, elle s’essuie les yeux puis affronte son regard.

 - Ça vous amuse ?

- Quoi donc ? elle le contemple avec son plus beau sourire d’innocence.

- Vous n’avez rien d’autres à faire que de détériorer mon matériel ?

- Détériorer, comme vous y allez. Je dirais plutôt « embellir », c’est mieux, non ? Je trouve que votre bottier tout seul sur son établi avait l’air de s’ennuyer. Je me suis donc permise de le fleurir. Il est plus gai ainsi.

 L’aplomb avec lequel elle répond insupporte le Bernard-l’ermite. Il s’enroule encore plus dans sa cape de la dignité et, fier comme un pape, sort. Marguerite le regarde arracher avec colère les jolis arums et fleurs de toutes les couleurs dont elle a paré le bottier en zinc, et jeter le tout avec mépris dans le caniveau. Elle hausse les épaules. La prochaine fois, elle a bien envie de s’occuper de sa devanture. Elle est d’une tristesse !

C’est décidé, elle se lèvera tôt le matin. Comme il habite au-dessus de son atelier, Marguerite fera très attention pour qu’il ne l’entende pas. Elle admire encore une fois le magasin de son voisin et sourit. Oui, ce sera du plus bel effet. Son prochain défi la réjouit déjà.