Vincent Torres referme l’étui de sa contrebasse. Il est presque deux heures du matin. Il est content de lui, son groupe a bien joué ce soir. Hermano commence à avoir une petite notoriété locale : jazz, rock, quelques compositions. La Brocante matrimoniale plait beaucoup. Les paroles sont de lui, il s’est mis à l’écriture il y a quelques années de cela maintenant.

Il charge Desdémone avec précaution dans sa voiture – elle a cent vingt ans, quelques accrocs, un air fatigué, mais elle sonne merveilleusement. Profonde, chaude, sublime. Il ne l’a jamais quittée. Il salue les autres musiciens, non je ne reste pas ce soir, à mardi à la répèt’ !

Sur la route, un lapin détale dans un buisson, un peu plus loin c’est une biche qui traverse… c’était moins une ! Il aime ces rencontres nocturnes après les concerts, des clins d’œil de la nature. Souvent il croise des figures – une nuit, Miguel, la cinquantaine lase et passablement alcoolisée, dans un petit bar du vieux Clermont, avait longuement philosophé avec lui après le concert, avec elle aussi. Miguel voyait en elle le parfait exemple de la beauté transfigurée par l’amour, citant Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été… l’amoureux, le fou et le poète, seuls aptes à transcender la réalité.

Desdémone est vraiment lourde ; pourtant, il la porte avec toute la délicatesse d’un jeune époux jusqu’à son appartement, au troisième étage d’un immeuble art déco. On entre directement dans la pièce principale, avec son coin kitchenette, à peine éclairé par une petite fenêtre. La place de Desdémone est dans sa chambre, une pièce en arrondi, avec une très belle vue sur les toits de la ville. Il choisit un CD de Miles, Kind of Blue, bien dans l’humeur du soir. Il n’a pas sommeil du tout, se fait un thé vert. Pendant que l’eau chauffe dans la casserole cabossée, il vérifie l’état des jeunes pousses de lierre mises en pot le mois dernier : elles sont bien parties.

Début de « Couleur bleu nuit », l’une des nouvelles du recueil de Cécile Beauvoir, Envie d’amour, Les éditions de Minuit, 2002

 

Piste d’écriture

envie d'amour Cécile Beauvoir

Le recueil s’intitule Envie d’amour, et pourtant les obstacles s’ingénient à empêcher les personnages d’aller vers les autres, et de vivre une histoire, romantique, affective ou amicale. Ici, on devine tout de suite l’obstacle : Desdémone. C’est un véritable couple que forment Vincent et sa contrebasse. Et pourtant, il y a eu une elle, présence lumineuse et énigmatique, reléguée au temps de l’imparfait. Que s’est-il passé ?

Et si elle ressurgissait ? Ou qu’une autre elle surgissait (je dis elle mais ce pourrait être un enfant, un ami, un parent, un réfugié) que se passerait-il ?

 

Amusez-vous. Vous avez le droit de glisser dans le surréalisme, ou le fantastique, si le réalisme ne vous suffit pas. Après tout, la contrebasse est largement personnalisée.

Imaginez la suite. Ou bien, imaginez ce qui s’est passé.

Ou encore, racontez une situation de ce type, un duo étrangement fusionnel, un trio qui cherche son équilibre, le passage de l’un à l’autre…

Qui trouve son compte à quoi ? Qui renâcle ? Que se passera-t-il ?

Quelles sont les envies profondes, et où sont les obstacles ?

 

J’ai également choisi ce passage pour son écriture, à la fois intimiste et amusée, qui glisse du présent au passé, de la description au discours intérieur, de la pensée à la parole. Comme dans ce texte, vous pouvez vous essayer vous aussi à faire des glissades…