Piste d'écriture: duo ou trio

 

bernard obrigada

C’était le deuxième été, fin des années 1970, que Obligada venait passer chez un couple d’amis en Bourgogne. Obligada, c’était le surnom que lui avait donné les Français à force de l’entendre prononcer cette formule de politesse portugaise.

Elle était brésilienne et avait connu le couple quelques années plutôt pendant un long séjour qu’elle avait fait en France pour finir son cursus universitaire en préparant une thèse sur le travail d’un professeur français. Ce professeur était justement l’homme chez qui elle allait passer ces quelques semaines. Mais c’était surtout avec sa femme qu’elle s’était lié d’une amitié accompagnée d’une grande complicité, même si elle s’entendait bien avec les deux. Elle parlait bien français, mais certaines nuances lui échappaient encore, malgré les efforts de son amie pour lui apprendre ce que l’on ne trouve pas dans les livres.

Elle était dans le train qui la déposerait à la gare de Dijon où l’attendrait Mylène pour la conduire jusqu’à leur maison de campagne. Elle rêvassait en regardant le paysage quand elle repensa brusquement à la raison de son retour en France. L’été précédent, elle avait rencontré un viticulteur lors d’une soirée d’intronisation dans une confrérie de vin de bourgogne. L’homme avait un peu plus de trente ans, toujours célibataire, il vivait dans la propriété de ses parents avec son frère de quelques années plus jeune. Ils étaient sortis ensemble, et durant toute l’année passée, ils avaient échangé des courriers énamourés qui l’avait décidée à revenir pour clarifier cette relation. Le garçon était beau, séduisant, mais en même temps étrange, elle ne savait pas grand-chose de lui si ce n’était ce que l’on écrit généralement dans un curriculum-vitae. Elle ne connaissait rien de sa famille à part qu’ils étaient vignerons, et même de riches vignerons.

Elle avait vaguement parlé de cette relation avec Mylène, mais celle-ci l’avait mis en garde en imaginant les difficultés qu’aurait leur couple éventuel pour accepter leurs différences, lui un Bourguignon enfermé dans ses terres et ses vignes, elle une Brésilienne avide de voyages, de culture française. Et elle était née noire au milieu de frères et sœurs blancs, comme cela arrivait dans son pays ; cependant, si c’était accepté là-bas, qu’en serait-il ici… ?

 

Les retrouvailles avec ses amis furent aussi chaleureuses qu’Obligada l’avait espéré. Après quelques jours passés ensemble, elle leur annonça qu’elle devait aller à Dijon, retrouver une amie qui ferait le déplacement depuis Paris pour la voir. Mylène lui proposa de l’accompagner, mais elle refusa, demandant simplement qu’on la dépose à Montbard. Il n’était pas question qu’elle donne la vraie raison de ce déplacement, à savoir les retrouvailles avec son amoureux.

La seule personne avec qui elle avait osé se confier, était le chien de la maison, au fond du jardin pendant la sieste de ses hôtes. Il semblait l’écouter avec attention, mais elle n’avait pu déceler ni approbation, ni réprobation dans le regard affectueux qu’il lui lançait quand elle le caressait.

 

Elle se trouvait depuis bientôt deux heures dans la chambre d’hôtel qu’elle avait réservée. Elle s’était faite belle, jolie robe, doux parfum, maquillage soigné, collier coloré, cheveux bien coiffés. Elle était enfin prête quand la réception lui annonça l’arrivée de son visiteur. Elle ne voulait pas précipiter les choses, aussi elle répondit qu’elle descendait. Dans le salon de l’hôtel elle reconnut immédiatement Charly, l’homme pour qui elle était revenue dans ce pays. Visiblement, il arrivait directement de sa propriété dans sa tenue de travail. Elle s’approcha, il lui sourit et voulut l’enlacer, elle sentit ses doigts rugueux au travers du tissu soyeux de sa robe. Il était bien propre, mais en contraste avec les effluves de son parfum à elle, il y avait quelque chose qui clochait, pensa-t-elle.

Ils passèrent cependant un excellent moment ensemble à se raconter ce qu’ils avaient vécu pendant cette année de séparation. Elle apprit ainsi tous les investissements que la famille avait fait pour accroître la rentabilité de leur domaine. De son côté elle parla de son travail à Rio, mais ni l’un ni l’autre n’abordèrent les détails de leur vie intime.

Charly avait organisé un diner dans la propriété de ses parents pour enfin la leur présenter. Elle remonta un instant se repoudrer et redescendit dans une nouvelle tenue.

 

Elle fut tout de suite émerveillée en voyant la belle maison bourguignonne. Sur le pas de la porte, l’attendait la mère de Charly. Elle ressentit immédiatement une gêne qu’elle n’aurait pas pu expliquer. La femme, polie, mais distante, portait un tablier, elle avait les cheveux en bataille et quand Obligada voulut s’approcher pour l’embrasser, elle recula, La jeune femme eut juste le temps d’apercevoir qu’elle avait un gros diamant autour du cou, à moitié caché derrière un carré de coton ordinaire. Le père, qui était sorti, ne fut pas plus chaleureux. On la fit, enfin, entrer, puis on lui servit un kir. C’est le moment où le frère de Charly entra. Elle n’avait jamais vu deux frères avec une telle ressemblance, devant son étonnement, on lui assura qu’ils n’étaient pas jumeaux, mais elle hésita à le croire. Contrairement aux parents le frère, Marius, fut charmant, trop charmant, elle se sentit gênée, mais Charly ne semblait pas prêter attention au marivaudage de son frère.

 

Les garçons lui proposèrent, alors, une visite de la propriété. On lui montra les chais, les caves où étaient entreposées les bouteilles classées par années de récolte, c’était impressionnant. Même si elle n’avait pas retenu les chiffres, Obligada était sûre qu’on lui avait donné toutes les données financières de l’exploitation.

On lui fit ensuite visiter la maison, la cuisine, où on lui avait servi à boire, le salon, où visiblement personne n’était entré depuis des années, la chambre des parents, la salle de bain fonctionnelle, mais très rudimentaire. Si elle devait séjourner ici, comment pourrait-elle se préparer dans ce cadre rustique ? pensa-t-elle.

Enfin les garçons la conduisirent dans leur chambre, parce qu’ils partageaient la même. Elle avait, pourtant, compris qu’il y avait d’autres pièces à l’étage. Quand elle entra dans la chambre elle vit immédiatement qu’il n’y avait qu’un seul lit, certes large, mais un seul lit ! Obligada se sentit rougir, s’imaginant un instant coincée entre ces deux gaillards. Elle voulut s’enfuir, mais la mère entra dans la pièce pour leur annoncer que le diner était prêt.

 

Le reste de la soirée fut plutôt agréable, le vin de la propriété aidant, la conversation s’anima et il fut bientôt l’heure de repartir.

Charly se montra agréable pendant le trajet, ils parlèrent de choses et d’autre, et devant l’hôtel avant de se séparer, il l’embrassa tendrement. Elle se sentit fondre, prête à abandonner toute résistance quand un instant elle se demanda si l’homme qui la tenait dans ses bras était bien Charly, ou bien n’était-ce pas Marius ? Soudain terrifiée, elle se précipita dans l’hôtel, monta l’escalier quatre à quatre et s’enferma à double tour dans sa chambre. Elle ne se serait sans doute pas endormie si les verres de Bourgogne n’avaient pas rempli leur rôle de somnifère.

 

Le lendemain Charly vint à nouveau la chercher. Pendant le déjeuner on lui expliqua qu’on ne pourrait jamais partager le domaine pour ne pas le dévaluer et que si mariage il devait y avoir, elle devrait vivre avec eux, les parents et le frère. Elle osa aborder le problème de la chambre, la mère haussa les épaules, Marius sourit de manière ambiguë. Obligada regarda Charly qui baissa la tête.  

 

De retour chez ses amis, la jeune femme ne savait quoi penser. Elle aurait souhaité se confier à Mylène, mais n’en n’avait pas le courage. Alors profitant d’un moment où elle se croyait seule dans la maison, elle partagea à voix haute ses états d’âme avec le chien de la maison.

-       Tu imagines, le soir dans le lit, qui va venir, Charly ou Marius ? et pourquoi pas le père et pourquoi pas la mère, non ce n’est pas possible ! Je ne vais quand même pas vivre ça.

Elle venait de réaliser que c’était l’exacte situation du film « Théorème » de Pasolini qu’elle avait regardé pendant le vol pour la France.

Le chien lui lança un regard compatissant. Encouragée, elle reprit :

-       Ça me rend malade, et pourtant ils sont beaux tous les deux. Tu crois qu’ils voudraient aussi faire ça à trois ?

Un éclat de rire retentit dans la pièce voisine, c’était Mylène qui venait d’entendre le monologue avec le chien. Elle entra dans la pièce, Obligada était aux abois, effrayée même, alors son hôtesse s’avança, prit sa protégée dans ses bras et la confessa, si on peut s’exprimer ainsi.

 

Finalement il fut décidé d’organiser un repas avec Charly et sa famille. Au début tout se passa bien, mais petit à petit l’atmosphère devint pesante. Impressionné par la position du professeur, et voyant qu’Obligada n’était pas la petite jeune fille esseulée qu’il pensait, comprenant aussi que la situation devenait inextricable, Charly s’excusa en rougissant au moment du dessert et sortit de la pièce, bientôt suivi par son frère.  Les parents se levèrent à leur tour. La femme, n’ayant plus rien à redouter de cette étrangère, embrassa chaleureusement Obligada.

Cette dernière, ayant compris qu’elle ne verrait plus ni Charly, ni les autres, passa une partie de la nuit à pleurer, mais le lendemain, consciente du cauchemar qu’elle avait évité de justesse, elle apparut souriante et passa le reste de ses vacances heureuse et détendue.

 

Obligada était repartie depuis plusieurs mois, quand un matin, le professeur appela sa femme Mylène et lui tendit le journal, sur lequel il venait d’entourer un faire-part.

 

« Monsieur et madame X Dupond

ont le plaisir de vous annoncer

le mariage de leur fils Charly

avec

mademoiselle Irena Moscova. »  

 

Mylène regarda son mari qui déclara, en haussant les épaules: « Sans doute une pauvre fille qui n’avait pas d’autre choix si elle voulait rester en France ! »