Piste d'écriture: logorallye, écrire un texte avec des mots imposés (donnés à la fin)

Cet après-midi-là, il a bien cru que son crâne explosait. Il était parti tôt le matin labourer sa vigne, aérer la terre. La glaise s’était refermée, rétrécie, comprimée sous l’haleine implacable de l’été. Il fallait l’ouvrir, l’attendrir, afin que la vigne qu’elle portait s’oxygène et que la pluie si rare trouve un chemin vers les racines assoiffées. Giovani ne s’était accordé que quelques minutes en milieu de journée pour se restaurer et se désaltérer plus tranquillement que lorsqu’il était juché sur son tracteur, avalant une lampée d’eau quand la soif brûlait trop. Puis il avait repris son labeur, son casque sur les oreilles et du hard rock plein la tête.

Soudain, il ne savait pas comment ni par où s’était arrivé, mais le son avait décuplé. Il a cru que son IPod était détraqué. Il a vivement arraché les écouteurs de ses oreilles. Il s’est secoué. Et le ronflement géant était là. Enfin non, il n’était pas littéralement là. Il était présent, lourd, puissant, énorme, continu. Mais d’où venait-il ?

Le sentiment immédiat de Giovani fut l’angoisse. Elle le figea, le pétrifia. Puis il tourna sur lui-même en levant les yeux loin au-dessus de l’horizon. Alors il le vit, très, très loin, haut-delà des champs et des montagnes, de l’autre côté de la Méditerranée qui s’interposait entre la Sicile et l’île du Stromboli. Le champignon de fumée parsemé d’éclats rougeâtres s’élevait dans le ciel. Son fracas et son gigantisme réduisait la distance et le vieux volcan rappelait au Monde qu’il était bien vivant, réanimé, après tant d’années, de dizaines d’années, par l’agitation tectonique.

Tous les savants le surveillaient depuis quelque temps car on avait enregistré une activité plus importante que d’habitude : des soubresauts plus violents autour de lui, des fumerolles nouvelles. On avait interdit toute croisière au large de ses côtes, toute randonnée sur ses flancs. La région entière retenait son souffle car on savait que le retour à la vie du monstre pouvait s’accompagner de vraies catastrophes.

Pourtant, il fallait bien continuer à soigner la terre, à croire en ses promesses. Giovani, comme les autres agriculteurs, continuait à servir et choyer sa maîtresse, même s’il était le plus souvent si peu récompensé. Les caprices du volcan n’étaient pas un prétexte suffisant pour abandonner la partie. Alors il était dans sa vigne chaque jour, et aujourd’hui aussi.

Il regarda longtemps la colonne grise qui montait dans le ciel et commençait à chasser le jour. Il n’écoutait pas, il vivait le vacarme. Rentrer chez lui ? Poursuivre son travail ? Rester là sans bouger ? Sidéré, il était incapable de prendre une décision, comme s’il attendait un signe du géant, quelque chose qui lui dise quoi faire, où aller. Mais le monstre, indifférent au grouillement dérisoire des petits humains, continuait de cracher sa colère noire au-dessus d’eux.

Giovani reprit les commandes de son tracteur et laboura, jusqu’au dernier rang, malgré le bruit et l’angoisse que le volcan lui envoyait par grosses bouffées, malgré la nuit précoce qui s’étendait. Rien ne le détournerait de son devoir envers sa vigne.

 Ecrivez un texte dans lequel se retrouvent au moins 5 de ces 10 mots. Croisière, distance, Méditerranée, crâne, tectonique, immédiat, hélices, sillage, volcans, lave.

Mots tirés du début de  La Mer à l’envers, Marie Darrieussecq, éd. P.O.L., 2019