piste d'écriture: un objet fétiche

 

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 Poupougne avait peur. Il n’avait pas besoin de le lui dire, elle le connaissait depuis si longtemps qu’elle pouvait tout deviner de lui simplement en le regardant. Sa trompe qui se recourbait comme ça, cet éclat dans ses yeux, il était terrifié. Tout ces gens inconnus autour d’eux, ce train qui roulait si vite vers un endroit dont elle avait déjà oublié le nom, elle pouvait comprendre qu’il ne soit pas rassuré.

Elle se recroquevilla un peu plus dans son siège et pressa l’énorme éléphant bleu contre son cœur pour le réconforter. Puis, collant sa bouche à la grande oreille duveteuse de son ami, elle murmura :

« Faut pas t’inquiéter, Poupougne. Moi aussi, tu sais, j’ai un tout petit peu peur. Mais ça va bien se passer. On va bien s’occuper de nous. Tu dis quoi ? Papa va te manquer ? Bah oui, je comprends, mais tu sais, on le reverra tous les week-ends, c’est ce qu’il a dit. Alors faut pas pleurer. S’il te plaît, pleure pas, parce que si tu pleures, après moi ça me fait pleurer aussi. »

La petite fille se mit à fredonner une comptine qu’elle avait apprise à l’école quelques semaines plus tôt en berçant doucement sa peluche. Elle s’aperçue qu’une dame, en face d’elle, la regardait bizarrement et, sans réfléchir, elle lui tira la langue. Ce n’était pas très poli, mais ça ferait sûrement rigoler Poupougne, et il en avait bien besoin. La femme fronça les sourcils et Eva trouva qu’elle ressemblait tout à coup à un vieux chien méchant, ce qui la fit glousser, gloussement qui ne fit qu’augmenter le froncement de sourcils de la passagère et, par la même, sa ressemblance avec l’animal. Poupougne lui aussi se mit à rire, et la fillette se sentit un peu soulagée.

 

            C’était papa qui lui avait offert Poupougne au retour de l’un de ses voyages, quand elle avait trois ans. Il semblait à la petite fille que cet instant constituait son tout premier souvenir, mais la mémoire, c’était un peu bizarre, elle avait déjà pu s’en rendre compte du haut de ses huit ans. Poupougne, c’était l’une des expressions favorites de papa, qu’il employait à la fin d’une phrase pour exprimer sa satisfaction ou appuyer le fait qu’il avait raison, comme d’autres pourraient dire « nananère » ou « pouêt-pouêt », ou même « Ne la ramène pas trop ! ». C’était souvent maman qui en faisait les frais, ça donnait quelque chose comme : « C’est moi qui ai retrouvé les clefs de la voiture, alors poupougne ! » La petite fille adorait ce mot et il lui avait paru tout naturel d’en faire le sobriquet de son tout nouvel ami, un gros éléphant bleu aussi doux que mignon, qui à l’époque faisait bien la moitié de sa taille à elle.

Papa conduisait des avions, il transportait les gens à l’autre bout du monde et ça, c’était vraiment génial. Chaque fois qu’il rentrait, il avait toujours un petit cadeau pour Eva, qui attendait son retour avec d’autant plus d’impatience. Seulement, parfois, elle songeait qu’elle aurait peut-être préféré qu’il n’y ait pas de cadeaux, que son père ne sache pas voler comme les oiseaux, mais qu’il soit là tous les soirs quand elle rentrait de l’école. Heureusement, chaque fois qu’elle avait eu ce genre de pensées, il y avait toujours eu maman pas loin pour la réconforter et lui proposer une sortie ou un jeu nouveau pour lui changer les idées. Elle était comme ça, maman, toujours là quand on avait besoin d’elle, toujours pleine d’imagination et de surprises, jamais triste, toujours un sourire ou une chanson au coin des lèvres.

 

Jusqu’au moment où maman était partie ; pour toujours, avait dit papa, mais même à présent qu’elle se retrouvait seule dans ce train, Eva n’était pas bien sûre de mesurer la portée de ces mots. La mort, elle savait ce que c’était, très théoriquement, mais au fond elle n’y comprenait pas grand-chose. Tout ce qu’elle savait, c’était que papa ne pouvait pas arrêter de travailler et que, comme il s’absentait souvent pour plusieurs jours, il ne pouvait plus s’occuper d’elle. Alors on avait décidé de la confier à tatie Lunettes ; ce n’était pas son vrai prénom, bien sûr, mais Eva ne s‘en souvenait plus, c’était dire si elle la voyait souvent. Tout ce dont elle se rappelait, c’était de ses énormes lunettes rondes qui la faisaient ressembler à une chouette. C’était la sœur de papa et, à ce qu’elle avait compris, ils ne s’entendaient pas très bien. Mais elle n’habitait qu’à une heure de train de la maison et elle était d’accord pour prendre Eva pendant la semaine, alors, on avait décidé les choses ainsi. Tatie Lunettes habitait dans une grosse ville, et ça, c’était aussi effrayant qu’excitant. Eva avait toujours vécu à la campagne, dans une grande maison, n’avait connu que de petites écoles tranquilles. On lui avait dit que sa nouvelle école serait immense et que la maison de tatie Lunettes n’avait pas de jardin et qu’il fallait prendre un ascenseur pour y accéder ! Comment est-ce qu’on faisait pour jouer, sans jardin, la fillette se le demandait bien. Est-ce que Poupougne allait parvenir à être heureux dans cet endroit bizarre ? Elle n’en était pas certaine. Tatie Lunettes, d’après ses maigres souvenirs, n’avait jamais été très sympathique avec elle. Elle n’était pas méchante non plus, mais elle était juste… pas comme maman. Et ça, ça avait de quoi inquiéter Poupougne, bien sûr. Tatie Lunettes était marié à tonton Moustache, lui, elle se rappelait qu’il s’appelait Robert, mais ce n’était vraiment pas assez festif comme nom, Robert, alors elle préférait l’appeler Moustache. Tonton était plutôt drôle, lui semblait-elle, elle espérait sincèrement qu’il saurait suffisamment amuser Poupougne pour qu’il ne pense pas trop à sa maison, à tous ses copains qu’ils avaient laissés derrière, sur le lit d’Eva, à papa, et à maman, bien sûr.

 

            Ça n’avait pas été si simple d’emporter Poupougne. Même si elle faisait à présent bien plus du double de sa taille, il n’en demeurait pas moins que l’éléphant prenait de la place. Papa lui avait bien recommandé de prendre le strict minimum. Comme elle retournerait là-bas toutes les semaines, Tatie Lunettes lui achèterait tout ce dont elle avait besoin, histoire qu’elle n’ait pratiquement rien à transporter chaque fois qu’elle ferait le trajet. Eva avait bien compris que ça s’appliquait aux vêtements, aux affaires de toilette, mais Poupougne, ce n’était pas un simple objet que tatie Lunettes pourrait racheter ! C’était évident qu’elle devait l’emmener avec elle. Il avait besoin d’elle, il avait toujours peur dès qu’il se retrouvait seul dans le noir, elle ne pouvait pas l’abandonner ! Et pourtant, en voyant sa fille avec son minuscule sac sur le dos et son énorme peluche dans les bras, papa avait piqué une crise. Poupougne était trop gros, c’était hors de question qu’elle le prenne, elle était grande maintenant et elle n’avait pas besoin de lui, il allait se salir dans le train… Toute sa collection d’arguments les plus puissants y étaient passés, mais il ne devait pas être tellement convaincu d’avoir raison car il n'avait terminé aucune de ses phrases par son sempiternel « alors poupougne ! ». Mais, même s’il l’avait fait, l’enfant n’aurait pas été prête à céder pour autant. Elle devait s’occuper de lui, c’était son devoir, avait-elle hurlé à la figure de son paternel médusé, ce n’était pas parce qu’elle, on la laissait toute seule qu’elle allait faire pareil avec les autres ! Soit on la laissait emporter Poupougne, soit elle s’arrangeait pour rejoindre maman où qu’elle puisse être. Eva n’avait pas compris pourquoi cette dernière menace avait produit une telle impression sur papa. Il était devenu tout pâle, il avait bredouillé, il avait semblé sur le point de pleurer, alors que la fillette savait très bien que les papas ne pleuraient jamais, puis il s’était accroupi devant elle, l’avait prise dans ses bras, avec le gros corps moelleux de Poupougne entre eux, et il lui avait raconté un tas de choses à voix basse auxquelles elle n’avait à peu près rien compris, sinon qu’il l’aimait très fort. Puis il n’avait plus été question de refuser que Poupougne soit du voyage et elle était donc partie avec lui.

 

            Brusquement, le train se mit à ralentir et la petite fille, angoissée, se demanda si elle était sensée se préparer à descendre. Son père lui avait dit tout un tas de choses, le nombre d’arrêts avant le sien, le nom de sa gare d’arrivée, mais elle se rendait compte tout à coup qu’elle ne se souvenait de rien.

Aussi décida-t-elle de rester assise, cramponnée à Poupougne, espérant que tout finirait bien…

« Eva ?  Je suis là, c’est tatie. »

L’enfant tourna la tête et aperçut tatie Lunettes debout dans l’allée. Elle déposa Poupougne sur le siège à côté d’elle, le temps d’enfiler les bretelles de son petit sac à dos, puis elle le récupéra avec douceur et se leva.

« C’est pas vrai ! Tu as pas emporté cet énorme machin ! »

Un instant, la fillette se demanda de quoi sa tante pouvait bien parler, puis elle vit ses gros yeux, encore agrandis par ses lunettes, posées sur l’éléphant bleu. Elle croisa un instant son regard de chouette, puis elle haussa les épaules et, passant devant tatie Lunettes, elle se dirigea vers la porte du wagon.

Tandis qu’elle descendait avec précautions les trois marches permettant d’accéder au quai, elle avait à nouveau collé ses lèvres à la grande et douce oreille de son compagnon.

« Ne t’inquiète pas, Poupougne. Elle ne t’aime pas, mais moi, je suis là. Je vais pas te laisser tomber, jamais. Je prendrai soin de toi, et tout va bien se passer. »

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