Un kidnapping portant sur la mauvaise personne... et un dilemme moral pour le kidnappé.

Ils m’ont attrapé alors que je sortais tout juste de chez Benjamin, quelques mètres à peine après le portail. Je dis ils, parce que je pense qu’ils sont au moins deux, peut-être trois, mais je ne les ai pas vus. Ils sont arrivés par derrière, l’un d’eux m’a mis un coup à l’arrière du crâne qui m’a fait voir trente-six chandelles, un autre m’a bandé les yeux, comme si c’était encore nécessaire, et ils m’ont poussé à l’arrière d’une voiture. Pendant qu’on m’attachait les mains et les pieds, j’ai entendu l’un des types reprocher à un autre de m’avoir frappé, comme quoi ce n’était pas nécessaire et c’était dangereux, parce que ça pourrait abîmer mes extraordinaires capacités. J’ai un peu tiqué, parce que je ne crois pas franchement avoir la moindre capacité hors du commun, mais comme à ce moment-là, j’avais encore l’impression qu’un taré me cognait la boîte crânienne avec un marteau, je n’ai pas vraiment insisté sur ce point.

 

Au bout de quelques minutes, j’arrive enfin à ouvrir les yeux sans les refermer aussitôt et, le temps d’une seconde d’angoisse, je crois que le coup m’a rendu aveugle, avant de réaliser que j’ai un bandeau sur les yeux. Je commence à m’agiter, prenant enfin pleinement conscience de ce qui m’arrive et d’à quel point je suis vulnérable, pieds et poings liés, et une main se pose sur mon bras, me faisant violemment sursauter.

« Ne t’en fais pas, Benjamin. Nous ne te voulons aucun mal. Si tu coopères bien sagement, il ne t’arrivera rien. Excuse mon camarade qui s’est un peu emballé, il n’aurait pas dû te frapper. »

A ce moment-là, je pourrais essayer de me demander si j’ai déjà entendu cette voix, tenter de poser des questions pour comprendre qui ils sont et ce qu’ils me veulent, mais une seule chose retient toute mon attention : ce type m’a appelé Benjamin. Il me prend pour Ben ; ils m’ont enlevé parce qu’ils pensaient enlever Ben. Cette idée me terrifie et, tout à fait paradoxalement, me remplit d’une indicible joie. Ben n’aurait pas tenu deux minutes ; le simple fait qu’on le touche peut le faire partir en crise, alors le coup sur la tête, les yeux bandés, les liens, ça l’aurait rendu fou, ça l’aurait peut-être tué. Ben est autiste Asperger : son cerveau carbure à dix mille à l’heure, il est capable de résoudre une équation du second degré de tête en deux ou trois secondes alors que je ne sais même pas ce que c’est, mais ce cerveau surpuissant n’est pas fait comme les autres. Il a beaucoup de difficultés pour communiquer, il panique dès que l’on modifie quoi que ce soit à l’organisation d’une précision chirurgicale de sa vie, il supporte très mal le monde, le bruit, le contact… Moi, je suis un élève médiocre, je n’arrive pas à le suivre plus de quelques secondes dans ses raisonnements de génie, mais je sais me défendre assez bien, je suis plutôt résistant à la douleur et il en faut beaucoup pour me déstabiliser. Ils se sont trompés de garçon et, aussi longtemps que je le peux, je ferai tout pour maintenir l’illusion. Je ne peux pas permettre que Ben soit en danger, il ne supporterait pas un tel traitement. Brusquement, les propos que j’ai entendus alors que j’étais dans le brouillard me reviennent à l’esprit. Ils ont parlé des extraordinaires capacités de Benjamin ; ces types s’intéressent à son cerveau, à ses incroyables aptitudes qu’aucun ordinateur ne peut égaler. La réalité me frappe de plein fouet et tout mon bel héroïsme s’effrite en quelques instants : si je veux qu’ils continuent de me prendre pour Ben, il va falloir que je me montre intelligent, ou au moins, que j’arrive à faire croire que je le suis… Et ça, c’est pas gagné.

 

            Ben et moi nous sommes rencontrés il y a trois ans, quand nous étions en sixième. Nous étions dans la même classe et il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que sa vie au collège allait être un enfer. Il avait un an d’avance et, à cet âge-là, ça faisait une vraie différence, sans parler de toutes les bizarreries de son comportement, de sa façon étrange et parfois totalement décalée de nous parler. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’il devienne le souffre-douleur des garçons de la classe. Moi, au contraire, j’avais un an de retard et je n’étais pas très bien intégré parmi les autres élèves, un peu parce que beaucoup d’entre eux se connaissaient déjà et ne me connaissaient pas, un peu parce que, frustré de ne pas avoir pu suivre mes copains de l’année précédente, je ne faisais aucun effort pour m’entendre avec mes nouveaux camarades. Peut-être aurais-je fait partie moi aussi de la bande d’abrutis qui s’en prenaient sans cesse à Benjamin, dans d’autres circonstances. Parfois, depuis, ça m’est arrivé d’y penser et chaque fois, ça me fiche une drôle de sensation dans l’estomac, cette idée que non seulement, j’aurais pu être un enfoiré, mais surtout que j’aurais pu passer à côté d’une amitié comme celle-là. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas arrivé. Au début, je n’ai rien dit et j’ai fait comme si je ne voyais rien, c’était plus facile. Et puis un jour je n’ai plus pu le supporter. Ils étaient trois autour de lui, à essayer de lui piquer son sac, à prendre des affaires à l’intérieur, à gribouiller dans ses livres pour le rendre fou… J’étais un peu plus grand qu’eux, et je faisais de l’athlétisme, en dehors du collège. En une dizaine de secondes, les trois débiles étaient par terre en train de chialer et Ben, complètement perdu, essayait de me remercier sans bien savoir comment tourner les choses, il n’avait vraisemblablement pas souvent eu l’occasion de dire merci à un copain de classe et il ne savait tout simplement pas comment on devait faire.

Comment nous sommes devenus de vrais amis, c’est une autre affaire, dont je n’ai toujours pas bien percé le mystère. Que moi, j’aie été attiré par lui, ça me paraît évident ; il me fascinait, tout simplement. Il était d’une intelligence remarquable, et très différente de celle des premiers de la classe. C’était une intelligence totalement autonome, qui allait où elle voulait, qui servait ses propres intérêts. Il était aussi incroyablement cultivé, puisqu’il retenait à peu près tout ce qu’il lisait dans sa caboche de génie. Il avait une curiosité insatiable pour certaines choses, et un désintérêt absolument incompréhensible pour un tas d’autres. Il était carrément bizarre, aussi, dans sa façon de me parler, de m’expliquer les choses, souvent trop direct, sans aucun tact, sans aucune émotion, mais j’adorais ça. J’avais enfin l’impression de fréquenter une véritable personnalité, qui ne ressemblait à aucune autre. Souvent, je ne comprenais rien, ni à ce qu’il racontait sur ses recherches, ni à ses comportements, mais ça ne m’en rendait que plus accroc à notre amitié. Au fil des années, certains des garçons du collège se sont mis à se moquer de moi et à me traiter d’homosexuel. Je n’ai jamais considéré que ça soit une insulte, mais ça n’a rien à voir avec ce qui me lie à Ben, c’est tout. Que j’aie très vite adoré fréquenter Ben, donc, au détriment même des quelques-unes de mes amitiés qui avaient survécu à mon redoublement, c’était logique. Mais que Ben se soit attaché à moi, je ne le comprends toujours pas. Il se passionnait pour l’espace et l’informatique, deux sujets qui me passionnaient aussi, mais justement, le fait que je m’y intéresse rendait encore plus évident le gouffre qui existait entre ses connaissances et les miennes, entre sa capacité d’analyse et l’inexistence de la mienne. Il était un diamant brut, j’étais une chose fade et sans couleurs, et pourtant il réclamait ma présence, semblait heureux, autant qu’il puisse être capable de le manifester, quand j’étais avec lui. Bien sûr, j’étais le seul, parmi les gens de son âge, à vraiment chercher à le comprendre, à parler son langage, à le connaître assez bien pour être capable d’identifier à l’avance tout ce qui risquait de le mettre en difficulté au cours d’une journée un peu différente des autres, comme nous en organisions souvent les samedis. Je savais anticiper ses angoisses, préparer le terrain et écarter les obstacles, peut-être mieux que ses parents eux-mêmes. Mais je ne crois pas que toutes ces petites choses, aussi importantes soient-elles, suffisaient à expliquer l’affection qu’il me portait.

 

            La voiture s’arrête et j’émerge brutalement de mes pensées pour me concentrer sur ce qui va suivre. Mes ravisseurs ne semblent visiblement pas très bien informés, s’ils sont capables de nous confondre physiquement, Benjamin et moi, mais ils sont au courant des prouesses intellectuelles que peut réaliser mon ami. Je dois donc tâcher, autant que possible, de lui ressembler. Comment réagirait Ben, dans une telle situation ? La panique, bien sûr. Elle l’occuperait pendant quelque temps, il serait probablement ingérable pour les kidnappeurs jusqu’à ce qu’il arrive à se calmer. Cependant, ils n’ont pas l’air autrement perturbés que je ne hurle pas en cherchant mon souffle et en me tordant dans tous les sens, ça signifie que sur ce point aussi, ils ne sont pas bien informés, et c’est tant mieux. Je ne peux pas me permettre de simuler la crise, d’abord j’aurais vraiment peur de ne pas être crédible, ensuite, ça risquerait de m’empêcher d’entendre ce qui se passe et de me faire rater des informations essentielles. Et si jamais ils décidaient de m’injecter un sédatif pour me calmer, ça n’arrangerait pas mes affaires.

Oublions donc la crise d’angoisse. Ces derniers temps, Ben arrive à les gérer de plus en plus facilement. Ce n’est pas encore parfait, mais il est de plus en plus capable d’anticiper les choses, et donc de s’en protéger. Je crois qu’il aurait fini par s’en dépêtrer, et alors, son esprit surpuissant se serait remis en branle. Comment est-ce qu’il aurait réagi, ensuite ?

On ouvre la portière de la voiture, on me détache les pieds et on me tire à l’extérieur. Je me retrouve debout et je vacille, je ne sais si c’est du fait du coup derrière mon crâne ou de mes jambes immobilisées pendant trop longtemps. Le temps… Voilà ce qu’il aurait cherché à calculer. Il aurait tenté de deviner à peu près où nous étions en se basant sur le temps de trajet, la vitesse de la voiture, la position du soleil… Je sens la panique menacer de m’envahir à nouveau. Je songe avec un petit sourire à quel point ce sont souvent les choses qui le rassurent qui me paniquent, et les choses que je maîtrise sans souci qui le terrifient. Tant pis pour les calculs, ce n’est vraiment pas mon rayon. Personne ne me demande de faire comme lui dans ma tête ; tout ce qui compte, c’est qu’à l’extérieur, l’imitation soit convaincante.

On m’attrape par les épaules et on me fait marcher. Je n’ai déjà plus peur du contact de ces mains inconnues, mais je me raidis en pensant à lui, à quel point il ne pourrait pas supporter cette sensation sur son corps.

« S’il vous plaît, je supplie d’une petite voix, ne me touchez pas. Je ne vous poserai pas de problèmes, mais par pitié, arrêtez de me toucher. »

Un drôle de sentiment m’étreint la poitrine : j’ai presque l’impression de l’entendre parler par ma bouche. Je suis stupéfait de m’entendre aussi convainquant.

Le type ne semble pas tellement bouleversé par ce que je viens de dire, malgré tout il lâche mes épaules et se met à me tirer par la manche. Sans doute estime-t-il qu’il vaut mieux ne pas trop me contrarier pour ne pas risquer d’ »abîmer mes extraordinaires capacités. »

Ce que je viens de faire ne sert à rien, ils ne m’auraient pas démasqué si je n’avais rien dit, mais ça me donne confiance. J’ai l’impression que Ben est à mes côtés, que je veille sur lui avec ma force et ma bienveillance, qu’il veille sur moi avec son intelligence capable de dénouer tous les problèmes. Non seulement imiter Ben me permet de le protéger, car tant qu’ils croient que c’est moi, ils ne le cherchent pas, mais cela me donne aussi l’impression incroyable qu’il habite en moi et qu’il m’aide à réfléchir.

Tout ce qu’il me reste à faire, c’est poursuivre mon petit cinéma suffisamment longtemps pour trouver un moyen de m’enfuir ou d’appeler à l’aide. Benjamin n’aurait jamais pu faire ce que je suis en train de faire, car ne pas être dans la vérité lui est tellement insupportable que même jouer la comédie pour s’amuser lui est impossible. Et moi, de mon côté, je ne crois pas que je serais capable de m’en sortir si je ne l’avais pas connu. C’est lui qui m’a appris à ordonner mes idées, à faire un plan, à être attentif à chaque petit détail. Seuls, nous sommes terriblement faillibles ; mais à nous deux, je sais que nous allons nous en sortir.

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