Piste d'écriture: Un petit ciré rouge, ou les capacités d'adaptation d'une enfant.                               

           Oui, Hélène s’adaptait ; elle se sentait aussi bien chez son oncle Eric et sa tante Martine dans leur riche maison de Neuilly, que dans la petite villa de ses parents, beaucoup plus modeste, à une heure de la mer où la famille passait de belles journées d’étéA Neuilly elle avait une très grande chambre pour elle toute seule ; aux murs pendaient des tableaux de grande valeur, lui avait-on dit ; le mobilier était luxueux et il ne fallait surtout pas casser les nombreux bibelots disposés sur les tables et les buffets : tous ces objets étaient porteurs de souvenirs, ils avaient appartenu aux parents et grands-parents de son oncle, ils étaient précieux.

Hélène n’aimait pas vraiment toutes ces décorations d’un autre âge mais elle n’aurait jamais contrarié cet oncle qui lui témoignait tant d’affection et de tendresse. Cette maison était pour elle une maison de prince et elle y était traitée comme une petite princesse. La petite princesse que son oncle et sa tante, à leur grand regret, n’avaient jamais eue. Ils avaient beaucoup d’argent pour acheter tout ce qu’ils voulaient ou faire de longs voyages ; beaucoup d’amis aussi. Mais pas d’enfants.

Après un séjour chez eux Hélène retrouvait avec plaisir Aix, sa maison moins richement décorée mais remplie de plantes et de fleurs que son père, fleuriste de métier, rapportait régulièrement de son magasin. Et puis il y avait ses parents, qui finissaient par lui manquer. Et ses deux sœurs qui, elles, ne voulaient pas aller à Neuilly : trop de chichis, disaient-elles, et puis toujours se tenir bien à table, être convenables… Non, des vacances comme ça, pas question ; elles préféraient aller au centre aéré ou en colonie, ou encore à la campagne chez leurs cousins.

A son retour, sa famille, heureuse de la retrouver, lui avait toujours préparé une surprise, souvent un bon gâteau au chocolat dont elle était très gourmande. Puis leurs petites jalousies, leurs chamailleries, reprenaient. Hélène regrettait alors la tranquillité qu’elle trouvait chez son oncle et se projetait dans ses prochaines vacances .

Sa mère lui avait expliqué qu’elle avait commencé à aller régulièrement à Neuilly à l’âge de trois ans, lorsque sa grand-mère était morte ; cette grand-mère qui s’était toujours beaucoup occupée d’elle, parce que, eux, ses parents, très pris par leur travail (le commerce pour son père, l’hôpital pour sa mère infirmière) ne pouvaient pas la garder pendant les vacances. Sa sœur Martine, de sept ans son aînée, s’était attachée à Hélène dès sa naissance et avait proposé de l’accueillir chez elle toutes les fois où ce serait nécessaire pour soulager ses parents. Au fil des années la fillette avait pris l’habitude de vivre dans deux maisons très différentes mais aussi agréables l’une que l’autre.

Et Hélène découvrit Neuilly, un univers tellement particulier et tellement attrayant. Ici, peu de fleurs mais de la musique, toujours. Sa tante Martine était pianiste et amenait souvent sa nièce écouter des concerts, des opéras, voir des ballets. Petite déjà elle l’avait inscrite à des ateliers d’éveil musical. Et toujours dans la maison les sons du piano émerveillaient Hélène, qui avait décidé d’apprendre à jouer elle aussi d’un instrument… Elle hésitait encore entre la clarinette et le violon et elle se rêvait dans un orchestre, participant de sa place à créer des moments magiques et à recevoir les applaudissements enthousiastes du public.

Hélène n’aurait pas su dire dans quelle maison elle se sentait plus heureuse ; elle aimait cette vie où elle pouvait en alternance vivre tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre.

 

 

 

Christiane Koberich