Piste d'écriture : faire dialoguer deux personnages très différents (de caractère ou de milieu social). Ce dialogue est librement adapté du film "Mes frères et moi", de Yohan Manca.

–       Alors, jeune-homme, on regarde les filles chanter ?

–       Oh non, c'est rien M'dame, je fais juste la peinture ici.

–       Mais ne me raconte pas d'histoire. Ton pot de peinture est là-bas au bout du couloir. Ça t'intéresse le chant ?

–       Ben non. Ben oui, en fait. Mais là, y faut que j'finisse mon couloir.

–       Alors, dans ce cas, retourne à ton travail.

Adèle, la jeune et énergique professeur de chant, referme la porte après avoir vérifié que l'ado qui observait sa classe de chant, juché sur un escabeau, avait regagné son poste de travail quelques mètres plus loin.

C'est l'été, dans un quartier populaire de Sète, au bord de l'étang de Thau. Les jeunes des cités ne partent pas en vacances, alors quelques associations à caractère social organisent des ateliers pour les occuper et les éveiller à la culture. Adèle, chanteuse lyrique à la carrière internationale, passe ses vacances à Sète où elle possède une jolie villa sur le Mont Saint-Clair. Cette année, pour la première fois, elle s'est engagée à animer pendant toutes ses vacances un atelier de chant pour de jeunes débutants motivés. L'atelier n'a attiré que des filles, entre 12 à 15 ans, plus intéressées à vrai dire par la variété que par le chant lyrique. Mais Adèle compte bien s'adapter à son public et l'amener à découvrir d'autres styles musicaux, sans pour autant le rebuter.

Yassine, le jeune ado qui repeint un couloir est, quant à lui, contraint de faire des travaux d'intérêt général, des TIG, car il a commis quelques actes d'incivilité dans son collège. Il a 14 ans, un joli minois et un corps d'enfant monté en graine. Il voudrait à tout prix quitter le collège où il ne supporte plus les cours. Il est le petit dernier d'une fratrie de quatre où les grands frères sont déjà des adultes. A la maison, ce n'est pas drôle tous les jours ! Mais il a une passion, le bel canto italien que son père lui a transmis.

Le lendemain, Adèle et Yassine se rencontrent à nouveau dans le même couloir.

–       Tu veux essayer le cours de chant aujourd'hui ? Tu as fini ta peinture ?

–       Oui, j'veux bien. Cet aprem, j'suis libre.

–       Eh bien c'est d'accord, je te prends. Mais il faudra être à l'heure et venir régulièrement.

Un peu plus tard, dans la salle de chant. Yassine est arrivé en retard, mais le cours vient tout juste de commencer.

–       Les filles, je vous présente Yassine. Il va chanter avec nous.

–       On l'connaît. Il est au collège avec nous, répondent en chœur les filles.

–       Bon, on va commencer par s'échauffer la voix.

–       La la la la la la la.

–       Bon. Très bien. Yassine tout seul, maintenant. Je veux entendre ta voix.

–       La la la la la la la.

–       Encore.

–       La la la la la la la.

–       Très bien encore. Avec le piano. Je vais monter progressivement.

–       La la la la la la la.

–       Mais c'est super. Vous entendez ça, les filles ? Est-ce que tu peux nous chanter quelque chose que tu aimes ?

–       Oh oui, je sais chanter Pavarotti. Je connais plein de chants de lui. Mon père les chantait. Je les ai entendus depuis que je suis tout petit.

–       Pavarotti ! Et tu connais l'italien ?

–       Ben oui, mon père était italien. Il est mort maintenant.

–       Oh ! Je suis désolée.

–       C'est rien . Vous pouviez pas savoir.

–       Bon. Allons-y ! Dis-moi quel morceau ?

–       « Una furtiva lacrima » de Donizetti.

Adèle se met au piano et sans partition joue l'intro du chant annoncé par Yassine. Puis celui-ci entonne le chant au signe de tête qu'elle lui adresse. C'est un moment magique. De sa voix juvénile et claire, il monte haut dans les aigus et fait vibrer toutes les notes pour rendre toute l'émotion de ce chant populaire.

Les filles sont littéralement subjuguées et la prof emballée autant que surprise d'avoir introduit dans son cours cette véritable pépite qu'elle va vouloir cultiver, elle ne sait pas encore comment.

–       Yassine, je voudrais savoir comment tu as appris à chanter cet air qui n'est pas vraiment facile.

–       Ben M'dame, c'est que d'l'imitation. J'écoute et j'imite. Moi, j'connais rien à la musique.

–       Eh bien, ce n'est pas si mal l'imitation. C'est un bon début. Tous les grands chanteurs ont d'abord commencé par imiter. Moi aussi, même si je connais la musique.

–       Mais, vous, vous êtes célèbre ?

–       Oui. Enfin, un peu. Pas comme Pavarotti, bien sûr. Allez, on va continuer le cours maintenant.

 

A la fin de l'atelier, Adèle demande à Yassine de rester. Elle a quelques mots à lui dire.

–       Si tu veux suivre l'atelier, il faudra venir régulièrement. Et arriver à l'heure. Alors c'est d'accord ?

–       Oui, M'dame. C'est d'accord.

–       Alors à jeudi.

 

Le jeudi, Yassine est encore pris par ses TIG qui ont lieu cette fois-ci en extérieur. Ramassage des déchets dans la garrigue, heureusement pas trop loin du collège. Profitant d'un moment d'inattention du surveillant, il s'échappe et part en courant pour arriver tout essoufflé à l'atelier d'Adèle.

–       M'dame, scusez-moi. J'avais un rendez-vous très important...

–       Yassine, tu t'étais engagé la dernière fois. Ressors et attends à la porte que je vienne te chercher.

Yassine pâlit, ouvre la porte rageusement et sort en la claquant derrière lui. Vexé par les remontrances d'Adèle, il préfère s'enfuir et ruminer sa colère. Au bout de cinq minutes, Adèle qui s'apprête à le faire rentrer en est pour ses frais. A la fin de son atelier, au moment de monter en voiture, elle le voit au loin, rôder sur le parking. Yassine se laisse approcher.

–       C'est pas d'ma faute si j'étais en retard. J'ai même fait une fugue de mon TIG et on va me l'faire payer cher.

–       Oh ! Je pensais que c'était fini. Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?

–       Ben, j'pensais pouvoir m'arranger. Mais ça va être compliqué. En plus mes frères y se sont moqués de moi. Y disent que le chant c'est pour les gonzesses.

–       Écoute, Yassine, je crois que tu as un vrai don pour le chant et je suis prête à faire une exception pour toi. Quand peux-tu venir ?

–       Je crois que je pourrai venir dans deux semaines.

–       Tu veux que je parle à ton chef ?

–       Ça s'voit qu'vous l'connaissez pas. C'est un vrai dur à cuire. Non, j'aime mieux pas.

–       Écoute, réfléchis ! Et si tu arrives en retard, je ne te dirai rien. Tu n'auras qu'à rentrer discrètement et je ferai comme si je n'avais rien vu. Alors, c'est d'accord ?

–       OK. Ça marche. Ciao !

roselyne le petit pavarotiphoto: "Mes frères et moi", Yohan Manca.