Au cœur d’un été tout en or, « Hyères », Anne Serre, Folio 6967, 2020 (Goncourt de la nouvelle 2020). Cette piste d'écriture a été proposée en juin 22, je la poste aujourd'hui pour faire attendre la rentrée!

Derrière les prémonitions

Ces nouvelles constituent « un autoportrait en 33 facettes ». Voici la nouvelle Hyères.

Des tables et des sièges légers en vannerie s’alignent sous les stores extérieurs de toile rayée marron et blanc qu’on laisse déroulés en cette saison même la nuit. Nous sommes à Hyères, c’est la nuit, et le commencement de notre séparation a commencé. Il n’y a presque rien d’abord, même pas un premier signe, mais quelque chose dans l’air qui s’est si légèrement déplacé que bien fou serait celui qui y accorderait de l’importance. Il ne faut pas être sensitif à ce point, mais quelque chose a commencé et c’est moi qui l’ai vu : un mince chat noir a traversé la route dans la nuit alors que nous étions assis amoureusement sur la véranda de l’hôtel, à manger une glace par ce beau soir de juin. La journée a été merveilleuse (bateau, soleil), nous nous entendons et nous aimons parfaitement (chambre, plage), mais je ne sais trop pourquoi : je n’aime pas ce carrefour dans la nuit où notre hôtel fait un angle. Il y a pourtant des palmiers à cet endroit et c’est joli, l’hôtel est charmant, la journée du lendemain sera une fête, comme chaque journée est une fête pour nous, et pourtant je n’aime pas ce carrefour silencieux où, silencieusement, se confondant presque avec la nuit, passera un chat noir que j’ai vu tout de suite, tenté mentalement de retenir sur le trottoir où il avançait, tandis que nous mangions nos glaces, et quand je l’ai vu, sourd à mes intentions, à ma demande qui était presque une prière, traverser nonchalamment la rue où ne passait aucune voiture, j’ai eu froid dans le dos.

C’est là que tout a commencé, dirai-je des années plus tard à Ernst, et nous n’y pouvions rien, ni toi, ni moi. Ce n’était pas de notre ressort. Mais je sais aujourd’hui ce que j’aurais dû faire ; j’aurais dû suivre le chat. J’aurais dû laisser Ernst manger sa glace sur la véranda, le quitter sans lui fournir d’explication, rentrer dans la nuit de la rue, du carrefour, des palmiers, et suivre le mince chat noir qui aurait peut-être tourné la tête à un moment donné pour voir si j’étais bien là. J’arais marché à son rythme, sans preser le pas, sans m’agiter ni l’appeler, nous aurions descendu la rue jusqu’à la plage, là, la queue soudain dressée et frémissante, il aurait hésité un moment, aurait pris sur la gauche, et je l’aurais suivi avec l’intention solidement arrimée en moi de ne pas le lâcher, notre promenade dût-elle durer mille ans.

Il m’aurait entrainée quelque part, c’est certain. Il m’aurait entraînée devant une énigme à débrouiller, un sphinx à qui répondre sans se tromper. Et j’aurais été tellement concentrée avec ma détermination que je serais parvenue à débrouiller l’énigme, à répondre au sphinx sans me tromper. Après quoi, j’aurais repris le chemin en sens inverse : je serais revenue là où avec le chat nous avions tourné sur la gauche, j’aurais repris la rue montant de la plage vers notre hôtel et son carrefour, et bien sûr, la nuit aurait cessé, le jour se serait levé, mon périple aurait duré mille ans mais j’aurais retrouvé Ernst sur la véranda en train de manger sa glace, comme si je n’étais partie que depuis une minute. Où étais-tu passée ? aurait-il distraitement, et notre séparation n’aurait pas eu lieu.

Commentaire de Carole :

Un chat, noir, qui traverse une route. Si on croit aux signes, on peut en voir deux : malchance ou intervention de forces occultes (le chat noir), séparation (il traverse une route, il la coupe en deux, le chemin tout tracé n’est plus si lisse). Juste au moment où les amoureux sont enlacés, ne font plus qu’un dans la nuit, ce chat couleur de nuit trace sur eux un signe oblique.

Superstition, se dira-t-on.

Manière habile de projeter dans le réel un désir, ou une peur, inconscients. Désir encore innommé de séparation, ou peur parce que tout se passant trop bien, on va payer tôt ou tard ?

Mais la suite de la nouvelle montre autre chose. Ce n’est pas que la narratrice souhaite la séparation, c’est qu’elle souhaite une dé-fusion.

Ou bien, qu’elle doit concilier plusieurs dimensions. En suivant le chat, elle aurait suivi le devoir que lui impose sa quête. Quel visage cette quête a-t-elle dans le réel, on ne sait pas… peut-être l’écriture, ce devoir de rêverie. Peut-être une mission à laquelle elle déroge, du fait de cette mise en parenthèse qu’imposent les débuts de l’amour ?

 

Les choses se font insensiblement, et l’auteure a fondu les événements les uns dans les autres : elle va peu à la ligne, et utilise le présent, alors que s’agissant d’une prémonition, on s’attendrait à du passé.

 

Parfois, l’inconscient vous envoie un signe… et il peut être bon de l’écouter, de l’interroger. Qu’a-t-on à se dire à soi-même ?

Tout cela est suggéré avec humour. Ainsi, la narratrice tente de parlementer avec le chat – mentalement, forcément – mais ne dialogue pas avec son compagnon. Elle n’a rien à lui reprocher, ou elle n’en a pas conscience.

Piste d’écriture :

Poursuivre, à partir de « beau soir de juin ». La narratrice va-t-elle prendre cela à la légère, ou lutter contre cette prémonition ridicule ? Son compagnon va-t-il réagir aux signes d’éloignement, ou de trouble, qu’il perçoit venant d’elle ? Voire à sa déclaration franche – notre séparation a commencé ?

Vous pouvez tout inventer, repartir également en arrière, pourquoi est-elle si touchée, y a-t-il eu déjà dans sa vie de telles circonstances ? ou dans la vie du compagnon ?

Inventer une situation où votre personnage se trouve dans une sorte de cage dorée, et comment il y réagit.

Vous laisser simplement inspirer par l’ambiance de la nouvelle.