Piste d'écriture: observation et prémonition.

chat noir

Le point de départ de cette histoire est une nouvelle d’Anne Serre dans laquelle elle raconte le doute soudain d’une femme sur son couple, apparemment heureux: elle a vu un chat noir traverser la rue devant la terrasse de l’hôtel où elle dégustait une glace avec son chéri.  Roselyne, de l’atelier, trouvait que le texte me correspondait, parce que je prenais plaisir à donner un rôle important aux chats dans mes petites histoires. Elle me posait en quelque sorte un défi que j’ai essayé de relever ! Voici donc le point de vue du chat. Bernard.   

Cela fait déjà un long moment que j’observe ce qui se passe dans la rue, caché sous les arbustes. A cette heure de la journée, je passe assez inaperçu, mon poil noir se fondant avec l’obscurité ambiante. Je suis le chat de l’hôtel qui se trouve juste en face et c’est l’heure où discrètement je vais fouiner près de la cuisine pour recevoir mon repas du soir. En réalité je n’appartiens à personne, mais ils ont fini par m’adopter, m’accepter serait plus juste.

Je voudrais traverser, malheureusement, il y a un homme et une femme installés devant le hall de l’hôtel, assis sur des fauteuils en rotin sur lesquels je vais me prélasser en milieu d’après-midi si le soleil n’est pas trop chaud et, surtout, si la dame de l’accueil n’a pas enlevé les coussins. Quand elle me voit, elle dépose un petit bol de lait que je m’empresse de laper puis je me laisse caresser en guise de remerciement.

Mais ces deux-là, je ne les connais pas et je ne m’aventure jamais si je pense ne pas maîtriser la situation. L’homme seul ne me ferait pas peur, il semble absorbé par je ne sais quoi, et je suis presque certain, qu’il ne me verrait même pas si je passais devant lui en frôlant ses jambes. Le problème c’est la femme. Elle parait calme, mais je sens qu’elle est aux aguets. Elle scrute les environs comme si elle attendait quelque chose. Même leur façon de manger leur glace est différente. Lui déguste bouchée par bouchée, les yeux mi-clos sans doute dans les souvenirs de sa journée, alors qu’elle semble se forcer de crainte de perdre quelque chose d’important qui pourrait se passer devant elle. Ils parlent peu et chacun semble gêné par les quelques mots que l’autre se croit obliger de dire.

Je sais qu’elle ne m’a pas vu, car je fais attention de ne pas mettre mes yeux sous les rayons du réverbère.  Mais il va falloir que je traverse, si je veux manger quelque chose ce soir. Je me redresse doucement et lentement, comme si j’allais surprendre une souris, je sors discrètement de ma cachette. Hélas, je marche sur branche et un léger craquement lui fait lever la tête dans ma direction. Je me suis, aussitôt, aplati sur le sol et c’est certain, elle ne m’a pas vu. Après un moment sans bouger, je me redresse à nouveau et cette fois je m’engage sur la rue. L’homme vient de lui dire qu’il y a un journal sur le sol et brusquement elle regarde dans ma direction ; cette fois, là, elle me voit. J’aurai pu me précipiter vers la cour de derrière, mais non, je reste figé et moi aussi je la regarde. Je fais trois pas, je m’arrête et je la fixe à nouveau en me retournant.

On dirait qu’elle veut me suivre, mais elle hésite, elle regarde l’homme, qui lui regarde le vide. Elle hausse les épaules, alors seulement elle me fixe à nouveau.

 

Je suis maintenant au milieu de la rue, mais en traversant je me suis éloigné le plus possible. J’avance lentement et je vais bientôt disparaître derrière le côté de l’hôtel. Je me retourne une dernière fois : je cherche à comprendre ce qu’elle va faire. Elle se lève, mais ce geste fait sortir son compagnon de sa torpeur. Il a simplement dit « quoi ? ». Alors elle s’est rassise, toujours les yeux fixés sur moi. Cette fois j’ai passé le mur, elle ne peut plus me voir. À regret, je vais aller vers la cuisine, partagé entre ma curiosité et la faim qui me tiraille. J’hésite puis je repars en arrière et je passe juste la tête pour voir si elle est toujours là. Elle y est, je vois ses yeux briller sous l’éclats des lanternes de la terrasse. Il n’y a pas de doute, elle pleure. Est-elle malheureuse ou bien ne supporte-t-elle pas les effluves du tilleul du jardin d’à côté ? Pourtant elle n’éternue pas. Alors c’est sûrement un gros chagrin. Je sais que quand je me frotte dans certaines herbes, je snife un long moment sans pouvoir m’arrêter.

Un bruit familier qui vient des cuisines me rappelle que je dois me dépêcher si je veux manger ce soir. Je la regarde, elle me regarde, je l’invite, je sens qu’elle est prête. Elle a les deux mains sur les bras de son fauteuil, l’homme la regarde soudain et lui demande si elle a froid. Il fait encore plus de vingt-cinq degrés. Elle hausse les épaules, et se réinstalle. Elle ne viendra pas.

 

Dans la cour derrière, j’arrive juste à temps, le garçon m’a préparé ma gamelle. Ce soir c’est grand luxe, il y a un reste de foie gras et des langoustines. Il sait bien ce que j’aime, le jeune, Il me prend souvent dans ses bras et me fait des bisous sur la tête. Mais ce soir, il ne le fera pas, c’est son jour de sortie, il va retrouver sa bonne amie. Je l’imagine un instant avec la femme de la terrasse, mais non ce n’est pas possible, lui c’est un gars boutonneux à peine sorti de l’adolescence, elle a la quarante svelte et élancée, un couple bien trop improbable.

Pourtant avec l’autre homme tout aurait dû être parfait, même taille, même âge, même allure, et pourtant si different. C’est pareil avec les chattes, plus elles me ressemblent, moins ça marche entre nous et puis d’ailleurs je suis mieux seul, une petite gâterie de temps en temps, comme ça, c’est parfait.

 

Rassasié, je décide de rentrer chez moi pour la nuit, dans une remise désaffectée. Mais je ne peux m’empêcher de repasser devant la terrasse. Il n’y a plus personne, alors je m’approche et je grimpe sur le fauteuil où elle était assise. Le coussin est encore imprégné de l’odeur de son parfum, doux et délicat. Je m’installe, ferme les yeux et me mets à rêver. Je vois une jolie chatte, au poil roux comme les cheveux de la dame. Elle me regarde et je vois dans ses yeux le désir de me plaire. Elle me passe une patte sur le dos et commence à me caresser, j’ouvre les yeux pour découvrir la femme. Elle me prend dans ses bras, s’assoit sur le fauteuil et me pose sur ses genoux en me lissant le pelage. Alors elle se met à chantonner et cette fois, je m’endors profondément.    

 

Une voix rauque d’homme vient me réveiller, c’est lui, il veut savoir ce qu’elle fait. Je me dresse, les regarde, d’abord elle, puis lui, je comprends qu’il n’y a rien à faire, elle lui est attachée comme un chien à son maître. Heureusement nous les chats, on ne s’en laisse pas conter.