elle a menti pour les ailes

De ses quinze années d’existence, Garance a finalement déduit qu’il ne servait à rien de discuter avec sa mère. Une personne dotée d’assez de volonté pour contrôler, sans relâche, les centaines de muscles nécessaires au maintien d’une posture parfaite ne cédera jamais. Sur rien. S’exclamer « Tu ne vas pas mettre cette tenue le jour de la rentrée ! » est une chose, mais renchérir d’un port de tête souverain, coudes soutenus, pied droit pointé, doigts graduellement dépliés jusqu’à l’index, et attendre – tandis que l’ordre circule toujours, par quel tendon, quel fascia ? – d’être obéie sur-le-champ, Garance a beau y être habituée, ça fait toujours son effet. Et il ne suffit pas à sa mère de se tenir si droite, non… Ana aspire à étirer la gent féminine vers le haut : une démarche traînante, une tête penchée, des épaules voûtées, des bras ballants ou un simple regard baissé, et l’ego de ses jeunes élèves garde à jamais la trace d’une remarque cinglante. Ana méprise la populace soumise à la gravité. Les filles qui sont passées par son studio de danse se reconnaissent à leur maintien. Il est une enclave au sein de la ville, un Etat microscopique, régi par des règles de bienséance désuètes qu’on respecte en entrant, qu’on oublie en sortant, et que Garance seule se voit tenue d’observer où qu’elle aille.

Elle a menti pour les ailes, Francesca Serra, éd Anne Carrière 2020, J’ai lu 13098.

 Piste d'écriture: A l'exemple de l'auteure, présenter un personnage par sa posture, et à travers le regard d'un autre (ici, c'est Garance qui regarde sa mère). Vous pouvez aussi mettre en place une relation (la dernière phrase et la suite du texte s'y prêtent bien).