Piste d'écriture: décrire un personnage par sa posture, et créer une relation tendue.

 Montpellier. Une troupe de jeunes musiciens finit de s’installer sur les marches du théâtre. Le plus âgé donne le signal, ça swing place de la Comédie, la foule s’avance pour les écouter.

fil rompu

 Emmi venait de s’installer dans son canapé, elle s’était préparé un thé glacé qu’elle avait posé sur la table basse à côté de croquants qu’elle avait ramenés de son escapade en Auvergne. Elle s’appelait en réalité Émilienne, mais personne ne l’appelait ainsi. Elle s’empressait de corriger quiconque lui donnait son vrai prénom. Ses petits-enfants l’avaient baptisée « Mili » ce qui était beaucoup plus original que le traditionnel « Mamie ».

Justement, elle attendait un coup de fil de sa petite fille pour organiser un voyage à Santorin, voyage qu’elle lui avait offert pour sa réussite au baccalauréat au mois de juin dernier.

 Avec Marie-Anne, les relations avaient toujours été compliquées, sans qu’elle sache pourquoi. Mais là pour ce voyage tout paraissait impossible à régler. Au même âge si on lui avait proposé de partir une semaine sur une des plus belles îles des Cyclades, elle aurait sauté de joie et se serait précipitée pour trouver le vol et l’hôtel, de crainte qu’au dernier moment le gentil donateur change d’avis. Rien de tel avec cette jeune fille, il y avait de multitudes de petits détails qu’il fallait examiner avant de prendre la moindre décision.

Emmi regardait son chat assis en face d’elle sur une chaise basse, un prie-Dieu qu’elle avait récupéré chez la marraine à qui elle devait ce prénom désuet. Elle prit un gâteau, but une gorgée et à haute voix, elle dit en fixant Max son chat, « Tu crois que cette fois, elle aura pris une décision ? Je n’aurais jamais dû lui demander d’organiser ce voyage. »

 Lyon. A l’instar du vieil homme qui vient de fermer son kiosque à journaux, la place Bellecour se vide peu à peu.

 Marie-Anne était dans le studio que ses parents lui avaient trouvé à Lyon. Elle venait de commencer des études de psychologie. Sa grand-mère avait haussé les épaules en apprenant son choix, persuadée qu’on n’a pas besoin de faire des études pour comprendre le comportement des autres. Eh bien ! si c’était vrai Emmi aurait dû deviner que sa petite-fille n’avait aucune envie de faire ce voyage et d’aller dans un hôtel où il n’y aurait que des retraités ou des jeunes mariés. Son choix aurait été une sorte d’auberge de jeunesse où elle aurait pu rencontrer des jeunes de son âge.

Pour la famille, elle était cette jeune fille sage et bien élevée, mais elle, elle avait envie de vivre et pourquoi pas avoir une aventure avec un jeune Grec musclé et sexy ! Marie-Anne ne supportait plus qu’on lui dise ce qu’elle devait faire, même si c’était enrobé dans du papier de soie. Voilà, elle devait appeler Émilienne et ne savait quoi lui dire. (Elle avait choisi délibérément d’utiliser ce prénom pour marquer le fossé qui les séparait) Marie-Anne s’était persuadé que Milie voulait faire ce voyage et qu’elle lui avait proposé de l’accompagner pour ne pas partir seule.

 Une personne extérieure aurait sans doute pensé que la grand-mère et sa petite fille manquaient de psychologie pour se comprendre.

 Montpellier. Le carillon de l’église Saint Roch vient de sonner l’angélus. Les cafés alentour servent les premiers apéritifs.

 Le téléphone sonna : Emmi se leva précipitamment et décrocha. Ce n’était pas l’appel qu’elle attendait. Elle promit de rappeler, prétextant qu’elle n’était pas seule et qu’elle ne pouvait pas parler. Alors elle repensa à tous les obstacles qu’on lui avait donnés pour retarder l’organisation de ce voyage de rien du tout.

Il y avait un vol direct depuis Montpellier et elle avait même proposé un hôtel que des amis à elle avaient trouvé formidable.
- Mais Milie une semaine c’est peut-être un peu long, on va peut-être s’ennuyer.
- Mais Milie, On ne voit pas la plage de l’hôtel. ( Il était a seulement 400 mètres)
- Mais Milie Il n’y a qu’un vol par semaine …

Elle se rassit sur le canapé et laissa le chat s’installer sur ses genoux.

 Lyon. Les derniers rayons de soleil éclairent encore Notre Dame de Fourvière. Le Funiculaire redescend les derniers touristes vers la ville basse.

 Marie-Anne décida qu’elle n’appellerait que lorsqu’elle se serait préparée pour sa sortie avec ses copines. Elle ouvrit son placard et ne trouva rien qu’elle avait envie de mettre : ceci était trop classique, trop bourgeois, pas assez ou trop chic. Finalement elle prit une robe noire qu’elle avait chapardée à sa grand-mère, lors d’un passage à Montpellier, et elle enfila une chemise blanche de son frère dont elle retroussa les manches et qu’elle laissa entrouverte. Elle se regarda dans la glace satisfaite. Pas complètement, elle était mal coiffée, elle ramassa ses cheveux et les attacha avec un élastique et apercevant le chapeau de son grand-oncle accroché sur le mur, elle sourit elle avait enfin sa tenue.

Le téléphone sonna. Elle fut prise de panique. « Que vais-je lui dire ? Et si je lui proposais Barcelone »

Elle décrocha, c’était Mario un étudiant qu’elle devait retrouvait pour faire le chemin jusqu’au lieu de la soirée.

 Montpellier. Place de La Canourgue, les cafés rangent leur terrasse.

 Emmi regarda le réveil qu’elle avait devant la télévision et qui lui permettait de donner le signal de départ quand elle avait des invités qui n’arrivaient pas à s’en aller. Il était 19 heures. Marie-Anne aurait déjà dû appeler. C’était insupportable. Cette fois s’en était trop. Si elle ne voulait pas faire ce voyage, qu’elle le dise une bonne fois pour toute, saperlipopette ! pensa-t-elle.

Alors n’y tenant plus elle décida d’appeler elle-même. On décrocha.

- C’est toi ma chérie ?
-  Oui Milie, j’allais t’appeler, je viens de rentrer, je suis débordée.
- Qu’est-ce qui se passe, tu as trop de travail ?
- Non, mais il faut que je prenne mes marques, il y a tellement de choses nouvelles pour moi et puis je ne connais pas grand monde ici.
- Mais ma chérie tu es une jeune fille maintenant, il faut aller de l’avant. Si tu veux, je peux venir quelques jours pour t’aider.
- Heu ! Non Milie ce n’est pas nécessaire, je vais y arriver.
- Alors ce voyage, tu as pris une décision ?
- Pas encore…si on allait à Barcelone ?
- Pourquoi pas, là où tu veux, Barcelone, Paris, Londres, c’est toi qui choisis, mais il faut se décider avant l’hiver… Non ?
- Écoute Milie, je suis désolé, on sonne à la porte, c’est une amie qui vient chercher des cours que j’ai pris pour elle. Je te rappelle demain sans faute. Je t’embrasse très fort.

 Marie-Anne raccrocha aussitôt. Elle ouvrit la porte laissant le passage à Mario, rasé de près et parfumé avec le dernier « Jean-Paul Gaultier ». Un instant, en s’approchant, elle s’imagina dans les bras de son Grec imaginaire qui sentait bon le sable chaud. Le parfum entêtant de son visiteur la ramena à la réalité. Non ce ne serait pas celui-là ! Elle l’entraina sur le palier pour rejoindre leur groupe d’amis.

 Emmi haussa les épaules, à son époque on n’aurait pas fait ça à sa grand-mère. Puisque c’était comme-ça, elle partirait à Rome avec son amie Isabella ! « De toute façon avant que Marie-Anne se décide j’aurai pris quelques rides supplémentaires », pensa-t-elle… Elle se mit à préparer son dîner en écoutant la musique qui lui parvenait  de l’extérieur, sûrement un concert improvisé place de la Comédie.

Illustration de Joom