Virginie Rahem Ancey, détail

Princesse mendiante

Antigone est une princesse, mais elle est aussi une réprouvée. Elle est née d’une union incestueuse, d’une lignée maudites, celle des Labdacides.

Toute jeune, Antigone refuse le rôle tout tracé qui lui est proposé, dans sa famille et dans une société patriarcale. Elle a accompagné son père Œdipe, qui s’est volontairement aveuglé, jusqu’à Colone. Elle a mendié pour assurer sa survie, au péril de la sienne.

Après le départ d’Œdipe et le suicide de Jocaste, c’est Créon, l’oncle maternel, qui assure la régence jusqu’à la majorité des princes héritiers. Avant d’abdiquer, Œdipe avait institué que ses deux fils, puisqu’ils sont jumeaux, règneraient une année chacun. Polynice a respecté l’accord mais Etéocle ne veut plus rendre la ville. Polynice, appuyé par une armée étrangère, assiège Thèbes.

Lorsqu’Œdipe meurt à Colone, entouré de respect, Antigone pourrait rester sous la protection de Thésée. Mais elle est l’un des enfants d’Œdipe, et ne peut laisser ses frères s’entredéchirer. Dans ce conflit qui apporte destruction et misère, elle plaide pour la paix. Sophocle lui fait dire à Thésée: « Renvoie-nous alors dans notre antique Thèbes, afin que, s’il se peut, nous barrions la route au Meurtre qui est déjà en marche vers nos deux frères. »  Et encore : « Je suis faite pour partager l’amour, non la haine. »

Marguerite Yourcenar la montre revenant à Thèbes telle qu’elle en était partie, en mendiante anonyme, traversant les campagnes détruites et l’horreur des champs de bataille. Son « choix » est celui de la justice. Henry Bauchau l’a fait devenir, durant ses années à Colone, une sculptrice, une jeune femme forte mais qui a un don de prescience et va toujours au bout de son dessein.

Antigone rentrera donc parlementer, avec Etéocle à Thèbes, avec Polynice hors les murs. Elle tentera de leur rappeler l’amour qui les lie et  le devoir qu’ils ont envers la cité.

En vain. En marge de la bataille, les jumeaux s’entretuent en combat singulier. Polynice : « Etéocle ! je viens reprendre mon droit. – Je connais l’imprécation de notre père, et ici même nous n’avons plus que le choix de nous battre jusqu’à la mort, Polynice. – Mon frère, je t’aime comme Œdipe aimait les siens, mais notre destinée est celle du malheur. Je suis prêt à mourir, à mon tour. » (Fille d’Œdipe, inspiré des 7 contre Thèbes)

Je ne laisserai pas le cadavre de mon frère aux loups

Hélas, à présent que les jumeaux se sont entretués, le nouveau roi Créon (leur oncle), décide qu’Etéocle, possesseur du titre, recevra une sépulture digne d’un héros, alors que le cadavre de Polynice restera à pourrir, comme ceux de ses soldats, sous les murailles de Thèbes. « Et moi Créon, gardien de la cité, j’assume que quiconque n’entendra pas mon ordre sera immédiatement condamné à mort, et n’échappera pas aux pierres meurtrières du peuple. Qu’il soit homme, femme ou enfant. »

Leurs corps entrelacés ne sont pourtant plus que la chair indistincte du même sang, Créon lui-même finit par le reconnaitre.

Un décret de circonstance

Antigone refuse de se plier à une décision qu’elle ressent comme inique. « Il existe d’autres lois, non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent pas, celles-là, ni d’aujourd’hui, ni d’hier, et on ne sait le jour où elles ont paru. » (Sophocle)

Certes, Polynice avait assiégé Thèbes avec l’aide d’Argos, une armée ennemie. Mais Antigone estime que Créon outrepasse ses droits, en voulant régir le monde des morts en plus de celui des vivants. Un décret de circonstance ne peut aller contre la loi divine, qui ordonne d’ensevelir les défunts. « Et moi pourtant, je le déclare, je désobéirai. Pour donner la sépulture à mon frère, je ne crains point d’enfreindre les ordres. Parce que comme il le fut, je suis moi aussi enfant d’Œdipe. Et je dis, NON ! Les loups affamés ne se repaîtront point des chairs de mon frère. » (Fille d’Œdipe)

Ouvrir le débat

Jusque-là Antigone avait simplement dit non à une pensée toute faite, avait cherché à comprendre et discuter. Mais, princesse muselée, dans un monde qui n’écoute pas sa parole, elle est sommée d’agir, de mettre son corps en jeu. C’est un devoir envers les morts, mais aussi une manière d’ouvrir le débat. Elle décide donc de sortir hors des remparts, de nuit, pour couvrir celui de ses frères à qui l’inhumation a été refusée. Elle ne fait que rendre ses respects au mort. Son acte, qu’elle répétera nuit après nuit s’il le faut, met en lumière l’absurdité de la décision de son oncle : une décision dictée par le contexte politique, qui s’oppose à la simple humanité, autant qu’à la loi morale et divine.

S’autoriser

Dans Fille d’Œdipe, Antigone est du côté de la création, quand ses frères étaient du côté de la destruction. Œdipe, à sa fillette enfant : « Reconstruis, Antigone. Toi au moins tu veux créer, tandis que ces deux-là (ses deux fils) ne savent que détruire. »

C’est cette conscience de son libre arbitre qui l’autorise à modifier les règles. Ainsi, elle choisit de devenir femme avec qui, et quand, elle l’a décidé, sans attendre l’assentiment social.

Bauchau nous montre aussi comment son Antigone se construit, à travers ses choix d’artiste et les expériences qu’elle partage librement avec les amis qu’elle se choisit.

Image: Virginie Rahem Ancey, détail. Instagram: V. Rahem Ancey